Patrimoine

Dans le sens de l'histoire

Au Domaine de Sceaux, le Département lance une restauration sans précédent du Grand Canal et des cascades pour que circule à nouveau dans le parc le courant de l’histoire.

Il y a eu des signes avant-coureurs, comme ces fissures d’une vingtaine de centimètres au bord du Grand Canal ; ces parois qui penchent vers l’avant ; ces béances entre les pierres des cascades : la gangue de pierre qui retient les eaux de Sceaux se désagrège inexorablement. Il y a trois ans, décision a même été prise d’arrêter les cascades : « À cet endroit, le sous-sol est instable, ce qui a provoqué les premiers dommages. Tant que les cascades restaient en eau, les désordres risquaient de s’aggraver, les infiltrations dans la maçonnerie générant à leur tour des mouvements de terrain », explique Jérôme Houvet, responsable technique du parc pour le Département, propriétaire des lieux. Le moment d’une restauration majeure du circuit formé par les cascades, l’Octogone et le Grand Canal - qui traverse le domaine sur un kilomètre du nord au sud - était venu. Jaillissantes ou dormantes, animant et structurant les perspectives, berçant la promenade, les eaux font l’objet de multiples mises en scène dans ce grand jardin à la française. Sans elles manquerait quelque chose au tableau. Les travaux qui commencent en septembre doivent, en dix-huit mois, leur rendre toute leur splendeur. À hauteur de 9,5 millions d’euros, ils figurent parmi les plus ambitieux jamais menés dans le domaine.

Sur un site qui est déjà en lui-même un monument, il fallait cependant agir sans précipitation. « Dans un jardin historique comme Sceaux qui présente différentes strates, l’enjeu est de savoir ce qu’il faut garder, ce qu’il faut rétablir, et comment recomposer le site en s’adaptant à la vie d’aujourd’hui », explique l’architecte en chef des monuments historiques Jacques Moulin, auquel le Département a confié la maîtrise d’œuvre du projet. La double protection dont bénéficie Sceaux, d’abord comme « site classé » dans son ensemble, ensuite au titre des Monuments historiques pour certaines de ses composantes, a guidé sa démarche. « Pour la restauration des cascades, par exemple, il fallait autant s’attacher aux fontaines à proprement parler et à la maçonnerie qu’à la végétation, poursuit Jacques Moulin. Des documents montrent qu’elles avaient été conçues dans un environnement particulier dans les années 1930 ».

De l’époque de Colbert ne subsistent en effet que quelques pierres, malgré des apparences redevenues majestueuses. La Révolution a détruit non seulement le château mais aussi la plupart des aménagements d’origine. Lors de la restauration lancée dans les années 1930 par le Département de la Seine sous l’égide de l’architecte Léon Azéma, le Grand Canal avait des allures de marécage. Entre le bassin de la duchesse et l’Octogone, ne subsistait qu’une pente de terre. Les cascades, redessinées par Azéma, selon le tracé de Le Notre mais dans le style Art déco de l’époque, sont désormais considérées comme « un apport historique ». Leurs mascarons grimaçants, classés monuments historiques, sont l’œuvre de Rodin, et étaient destinés à l’origine aux fontaines du Trocadéro.

 

Palette végétale

Avant la restauration des neufs bassins descendant jusqu’à l’Octogone, la dérive invisible du sous-sol sera endiguée par des injections de résine expansive. Les reprises de maçonnerie et d’hydraulique feront, elles aussi, appel à des matériaux modernes comme du polyéthylène haute densité pour les canalisations, du moins dans les parties non apparentes. Dans un bon état général, les mascarons seront déposés et leurs peintures décortiquées afin de revenir, autant que possible, aux teintes d’origine. Interviendront aussi des jardiniers pour rétablir les cascades dans leur configuration des années 1930, avec une palette végétale plus résistante : « Azéma qui était déjà confronté aux maladies végétales, avait illustré ses dessins par des qualités de plantations plutôt que par des essences, ce qui permet aujourd’hui d’en changer en respectant ses jeux de couleurs et ses lignes », précise Jacques Moulin. Les marronniers des allées, malades, seront ainsi troqués contre des tilleuls et les buis remplacés par des ifs. Les bassins retrouveront leurs haies basses de fusains et les abords des cascades seront ré-engazonnés. Le temps de ces travaux « si le secteur devient inaccessible, la circulation s’effectuera par les allées parallèles », précise Jérôme Houvet.

 

Digues mobiles

Plus de trois kilomètres de perrés, les murs de soutènement des bassins, classés monuments historiques, subiront une cure de jouvence, à des degrés divers. La dernière grande restauration remonte à une soixantaine d’années. Si ceux de l’Octogone restent en bon état, les perrés du Grand Canal présentent des désordres aigus par endroits. La vidange complète du canal sera toutefois évitée pour ne pas nuire à l’équilibre écologique et ne pas perturber la promenade. La mise hors d’eau des perrés, limitée, se déplacera tronçon par tronçon grâce à un système de digues mobiles. La plupart des murs seront simplement confortés ou rejointoyés mais, sur trois cents mètres, les plus mal en point devront être reconstruits… avec du béton armé.  « Quand il reste des maçonneries anciennes, nous les conservons, mais là où les parois ne sont ni solides, ni anciennes, ce qui est le cas ici, cette technique s’impose. Les premiers bétons armés ont été inventés par les Monuments historiques », rappelle Jacques Moulin. Au-dessus de l’eau, le revêtement traditionnel en pierre sera maintenu, rendant invisible l’opération.

Rien ne transparaîtra non plus des aménagements prévus pour les amphibiens. Car dans un domaine classé espace naturel sensible, répertorié zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, et labellisé EVE (espace végétal écologique) dès 2012, il fallait prendre en compte le milieu vivant. « Une partie de leur cycle se déroule en milieu aquatique où ils se reproduisent, l’autre en milieu terrestre. Or les parois verticales du Grand Canal constituent un obstacle. De plus elles donnent sur des allées minéralisées et les premiers boisements se trouvent à plus de trente mètres… », constate Benoît Lagier, chargé de préservation de la biodiversité au Département. Protection historique oblige, ceci ne changera pas. Afin de permettre aux crapauds et tritons de circuler plus facilement, six passages à fleur d’eau vont toutefois être installés, munis d’une rampe en pente douce débouchant sur la terme ferme.

 

Ponton et embarcadère

Plus surprenant, le travail archivistique sur lequel se fonde cette restauration permet de renouer avec des aménagements oubliés. « Lorsqu’elles sont bien documentées, rétablir des dispositions anciennes peut valoir la peine : c’est ce qui a été fait avec la restauration des grands parterres du château en 2014. Ces aménagements récents nous donnent une compréhension du domaine historique du XVIIe siècle », estime Jacques Moulin. L’Octogone va retrouver ses margelles en calcaire dur et le canal de Seignelay, reliant ce dernier au Grand Canal, accueillera, comme au XVIIe siècle, un ponton qui facilitera la circulation autour des grandes pièces d’eau. Enfin un embarcadère sera implanté au sud du Grand Canal, à proximité du parking de la Grenouillère, ouvrant le champ libre au canotage sur les grandes eaux. Des gravures de Pérelle attestent déjà de fêtes nautiques sous Colbert, dans le tout jeune domaine de Sceaux. Prendre appui sur le passé pour mieux répondre aux attentes actuelles : c’est ce que l’on appelle le patrimoine vivant.  

Pauline Vinatier

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