Exposition - Conférence, Exposition - Musée

Sèvres

Forces de la nature

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Infos pratiques

En collaboration avec Norwegian Crafts, KODE Art Museums and Composer Homes et Sørlandets Kunstmuseum – SKMU

Venues du grand froid et des feux brûlants, les Forces de la nature déferlent jusqu’au printemps sur le Musée national de Sèvres-Cité de la céramique. Une exposition événement pour l’institution, ses partenaires norvégiens, et pour les trois artistes invités.

Elles et lui sont trois de la même génération, la soixantaine rayonnante, reconnus comme artistes majeurs de la Scandinavie à la Corée et qui viennent pour la première fois, ensemble, démontrer qu’au Nord, ce n’étaient pas les corons, ni les plates-formes pétrolières et pas uniquement le design, mais la terre, une puissance, une vision. Deux céramistes – Marit Tingleff et Torbjørn Kvasbø – et une tisserande – Kari Dyrdal – formés dans les années soixante-dix aux Beaux-Arts de Bergen, et qui curieusement n’avaient jamais exposé ainsi ensemble. C’est l’une des vertus de cette exposition bâtie par les deux co-commissaires, Christine Germain-Donnat, directrice du musée, et Frédéric Bodet, conservateur chargé des collections contemporaines : ne pas juxtaposer trois monographies d’artistes, mais provoquer la rencontre, l’étincelle, pourquoi pas l’incendie, chercher à écouter ce que chacun entend de l’autre et nous placer à l’endroit exact où les conversations artistiques deviennent correspondances.

Crinière de cendre et silhouette de coureur de fond, Torbjørn Kvasbø est un athlète de la terre – et l’un de ses meilleurs connaisseurs, élu cette année à la présidence de l’Académie internationale de céramique. Sa maison-atelier de Venabygd, juste au nord de Lilhammer, est en pleine nature : géographiquement à mi-chemin entre Oslo et Trondheim – et si l’on osait la métaphore, exactement entre Norwegian Wood et Tubular Bells ! Parce que son travail repose sur l’ancestrale cuisson au bois, seule à même d’exprimer dans toute leur brutalité les « textures telluriques ». Parce qu’il utilise essentiellement des formes tubulaires extrudées dans une presse à main, accumulées dans une bataille du souffle et du muscle. Le motif obsédant matérialise aussi bien le corps dans ce qu’il a de plus intérieur – parfois jusqu’à la fascination morbide – que les réseaux souvent invisibles du monde industriel, canalisations et pipelines ambigus qui transportent l’énergie et menacent le vivant. Que de pareilles pièces jaillissent de l’imaginaire d’un artiste nourri par la nature – les troncs d’arbres abattus, les glaces qui soudain congèlent le paysage – dans un pays bouleversé par le pétrole n’est sans doute pas indifférent. D’autant qu’aux pièces émaillées qui chantent les saisons de couleur répondent des amas de matières parcheminées, couvertes de cendres, comme sur le point de s’effondrer sur elles-mêmes. Ce qui est proprement le cas de chacune des sculptures d’un artiste qui travaille à la frontière de l’impossible.

Le spectacle de la nature mis en scène et les catastrophes écologiques menaçantes rapprochent Torbjørn Kvasbø de Marit Tingleff sur les mêmes frontières de l’impossible. S’appuyant sur la forme la plus ancienne de la terre vernissée – la vaisselle dans l’espace domestique – cette pionnière au regard bienveillant prend le symbole à bras-le-corps, déployant des plats surdimensionnés, peints avec une véritable furie géologique. Jusqu’à quatre, cinq mètres carrés de surface chacun, une demi-tonne de terre, les contrastes de lumière y sont le ciel et la mer, les lignes éclaboussées des ramures vivantes, les transparences une modernité de la grâce et les coulures un sursaut du rupestre : voilà une extension spectaculaire du domaine de la vaisselle ! Tellement que les fêlures, fractures, brisures qui se produisent lors du séchage de ces pièces hors normes font partie de l’œuvre, colmatées à l’époxy et comme intégrées au décor.

Qu’on n’aille alors pas imaginer que Kari Dyrdal, plasticienne textile et troisième invitée à joindre ses forces apaisées à la nature de Norvège, se cantonne à des travaux d’aiguille… Le gigantisme de ses murs textiles, le souffle parfois épique qui traverse ses tapisseries où le corps se perd, la modernité enfin de son outil installent une fraternité de l’éclat et de la démesure avec ses deux compatriotes. Tissées sur un métier numérique où tout est piloté par ordinateur – descendant contemporain du métier Jacquard auquel une série rend hommage – ses tapisseries entrelacent fils végétaux, laines, brins métalliques, sur des motifs composés d’après photo par efflorescence, déformation, prolifération, effet miroir pour atteindre l’invisible qui se cachait jusque-là derrière le grain de l’image d’origine. C’est à la fois du pelage animal et de la peau des pierres, des tentures avec vue et des architectures fantasmées, des vertiges impalpables et des luxes baroques.

Il y a, ici ou ailleurs, des expositions dont on peut avoir une idée sur catalogue ; celle-ci n’en est pas, malgré tout le soin accordé à la réalisation de l’ouvrage. Forces de la nature est une invitation au voyage – facile, c’est juste de l’autre côté de la Seine ! – une assignation à se colleter, nous visiteurs, avec la puissance des œuvres, comme les artistes ont eux-mêmes affronté la matière. Les murs textiles de Kari Dyrdal ondoient et scintillent sous la lumière, reflétant les heures du jour et le friselis de la glace. Sur les plats blessés de Marit Tingleff, la peinture prend une vigueur qu’elle n’aurait jamais conquise sur un support de papier ou de toile, comme si leur poids inconsciemment nous entraînait vers les profondeurs. À travers les tubulures échafaudées aux limites du raisonnable par Torbjørn Kvasbø, spectaculaire paysage flamboyant ou effondrement d’un monde carbonisé, on entend la terre gronder. Et c’est la moindre des choses pour des forces de la nature.

Forces de la nature

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