Jeunesse, Théâtre

Montrouge

Marionnettes

L'art de la manipulation

1952-André et Lucienne Blin

Infos pratiques

Le Théâtre de marionnettes de Montrouge perpétue depuis bientôt quatre-vingt-cinq ans un patrimoine méconnu du spectacle vivant. Retour sur le siècle d’une compagnie familiale, avec Frédéric Blin en maître des poupées. Par Didier Lamare

Dans le vieux Palerme, le long d’une ruelle d’ocre à quelques trattorias du grand théâtre, l’Opera dei Pupi chante encore la geste médiévale, les marionnettes depuis si longtemps en armure que l’Unesco les a inscrites au patrimoine de l’humanité, avec les temples grecs et les églises du royaume normand de Sicile. À Salzbourg, les marionnettes accompagnent l’art lyrique, interprétant La Flûte enchantée de leur compatriote Mozart, s’engageant dans un Ring démesuré où Wagner tire les ficelles. Mais sait-on que c’est à Montrouge que l’on trouvera de quoi compléter l’histoire européenne de la marionnette à fils ? Laquelle, poupée pendue au bout de ses liens de vie, s’est éveillée entre les mains de son manipulateur bien avant et bien loin de nous, sans doute en Chine : « Ils ont tout fait avant nous, s’amuse Frédéric Blin, l’héritier, en brossant d’un geste large un panorama de la marionnette avec la gouaille des enfants de la balle. À l’origine, comme avec les statues animées magiques d’Égypte, c’est plutôt un travail religieux qui devient populaire. La tradition italienne du carnaval, avec son côté grotesque, satirique, entrera en France par l’intermédiaire des deux Italiens des régences de Louis XIII et Louis XIV : Concini, le favori de Marie de Médicis, puis Mazarin. C’est un théâtre de foire parisienne, comme celui de Molière. Il est tombé en désuétude au XVIIIe siècle, la Révolution a aussi fait tomber les têtes des poupées… Puis il réapparaît au XIXe, quand les soldats revenus des guerres napoléoniennes cherchaient des petits boulots. La marionnette, c’est le théâtre du colporteur ambulant. »

 

Le grand Baty

Là où le festival MarTO décape le filon de la modernité, poétique, politique ou monstrueuse, les marionnettes Blin s’inscrivent dans le registre du patrimoine. C’est, avant tout, l’histoire d’un gamin, orphelin de guerre, qui court avec sa mère les années vingt du siècle précédent, le dimanche, de théâtre en théâtre. Il s’appelle André, il est né en 1912, elle s’appelle Andréa et selon l’expression de Frédéric, leur fils et petit-fils, ils étaient « deux cinglés de théâtre ». En fouillant un peu les revues spécialisées et les articles des années soixante, on tombe - avec toutes les réserves qui se doivent, chacun sait combien le journaliste aime les belles légendes - sur l’image savoureuse d’un gosse de Montrouge cavalant dans les allées du cimetière de Bagneux, qui emprunte des angelots décatis aux monuments inconnus, les désosse, les raccorde à des bouts de ficelle, et voilà les premières marionnettes animées dans le théâtre d’un carton à chapeau. André Blin a sept ans, il fait la joie de ses petites voisines, sous l’œil indulgent d’une mère qui devine que la passion théâtrale est une maladie incurable qui maintient longtemps en vie.

Une vie qu’il faut bien gagner, la marionnette des débuts ne nourrissant pas d’abondance son manipulateur, sinon des rires des enfants. Avant que la compagnie amateur, fondée par André à Montrouge en 1934, ne devienne professionnelle, il faudra passer par le métier de commis d’agent de change à la Bourse de Paris. Puis, pendant la guerre, chez Gaston Baty. Le nom est un peu oublié mais l’homme de théâtre tint une place essentielle dans le renouveau de la marionnette en France. Dans l’entre-deux-guerres, directeur et metteur en scène d’acteurs en chair et en os, il crée avec trois illustres confrères - Louis Jouvet, Charles Dullin et Georges Pitoëff - le Cartel, pour affirmer la nécessité d’un théâtre d’art, à la fois populaire et moderne, contre les logiques marchandes du théâtre de boulevard et certaines complaisances de la critique. Cependant la marionnette hante Baty depuis son enfance en pays lyonnais, celui de guignol ; il lui consacre les dix dernières années de sa vie, en fondant en 1942 la Compagnie des Marionnettes à la française. André « gante » chez Baty, comme on le dit pour les marionnettes à gaine, celles qui vivent par la magie d’une main dressée et de doigts virtuoses. Il joue les premiers spectacles de la compagnie, il donne vie au personnage emblématique de Jean-François Billembois, compagnon menuisier. « Baty aurait souhaité que mon père devienne son fils spirituel, mais c’était impossible vu leurs caractères : Baty était un type extraordinaire, mais un dictateur de première, comme tous les metteurs en scène… »

 

P’tits Bonshommes

Le temps est venu pour André Blin de prendre ses rêves à son compte, avec les encouragements de Baty lui-même qui lui écrit : « J’attends beaucoup de vous, mon cher André, parce que vous n’avez pas seulement une pure vocation de marionnettiste, mais une âme. » L’âme sera double : son second profil s’appelle encore Lucienne Goubat, qu’André rencontre à la Bourse où les deux travaillent. Il l’épouse en 1946, Les P’tits Bonshommes d’André Blin, reconnue compagnie professionnelle, va réinventer à trois - André, sa mère Andréa, sa femme Lucienne - le spectacle de marionnettes à fils qui avait pratiquement disparu chez nous. « La compagnie a pris un essor formidable avec l’arrivée de ma mère. Mon père faisait de la peinture et des décors en autodidacte, à peine avait-il pris quelques cours avec un décorateur de l’Opéra. Il s’occupait aussi des scénarios et des costumes, couture comprise. Ma mère dessinait de façon remarquable et se chargeait, en plus de l’écriture des dialogues, du modelage des poupées. Les têtes, les perruques, les membres : elle a créé plus de 4 000 visages ! Ils ont formé un duo fantastique pendant cinquante ans, en travaillant comme des fous mais avec un talent colossal. »

Le spectacle classique suppose une maison de poupées, puisque tel est le terme approprié pour ce que nous appelons marionnettes : le castelet, un théâtre miniature constitué, devant, d’un cadre de scène, et derrière de coulisses, d’éclairages, de portants, de balustrades et de tout ce qu’il faut pour animer l’inanimé. Le grand castelet installé à demeure au Beffroi de Montrouge mesure cinq mètres de large sur trois de haut. La profondeur de scène correspond uniquement à la longueur des bras du manipulateur invisible, perché sur l’estrade, revêtu d’un tablier de cuir lisse afin que les fils - aujourd’hui en dacron - ne s’accrochent inopinément à un bouton de chemise… « Selon l’effet recherché, les marionnettes mesurent de 35 à 60 centimètres. Tout est question d’échelle, il faut tricher pour faire croire au public que la scène est immense, profonde, en lui faisant voir autre chose que la réalité, par le jeu des lumières, des perspectives. Pour leur fabrication, au démarrage de la compagnie, ma mère utilisait la méthode classique, des bandes de papier encollées sur une forme en glaise. À partir de 1950, elle a modelé les visages en “fausse barbotine”, une pâte blanche comme de la porcelaine utilisée pour les couronnes mortuaires. Elle avait un talent fou, elle ne faisait jamais deux visages identiques : s’il fallait quarante figurants dans un spectacle, elle les modelait un par un, avec les mains et les pieds. Pour une exposition, c’était formidable, mais ce n’était pas forcément nécessaire pour la scène. Aujourd’hui, je travaille les membres avec des moules, de la résine et de la grenaille de plomb pour leur assurer du poids. Mais je modèle toujours les têtes des poupées principales à la main, avec une pâte autodurcissante. Et depuis quinze ans, les costumes sont réalisés par Sophie, ma compagne. »

 

Le théâtre dans le sang

Avec Frédéric, l’histoire des Blin entre dans sa troisième génération. Rarement compagnie aura si bien endossé l’habit patrimonial, même si aujourd’hui le fils a marché si longtemps dans les pas de son père qu’il l’a dépassé : « J’ai commencé à manipuler à 12 ans et je dirige la compagnie depuis 1977. J’ai davantage de bouteille dans la marionnette que mon père n’en a eu comme directeur de compagnie. » Si l’expression « avoir le théâtre dans le sang » a un sens, c’est bien ici, tant l’histoire de l’enfant qui court les salles de spectacle semble se répéter. « Mes parents m’ont emmené au théâtre à 3 ans… J’ai vu à l’Opéra Les Indes Galantes de Rameau à 5 ans et je m’en souviens encore ! Tous les dimanches : théâtre, music-hall, cirque, ballet, classique, opéra, boulevard… » En 1959, Frédéric a 12 ans et sa mère Lucienne tombe malade : il la remplace dans le castelet, à côté de son père et de sa grand-mère. « J’ai quitté l’école, je suis parti sur les routes d’Île-de-France avec eux. Mon père faisait le montage du grand castelet, seul, ma grand-mère et moi arrivions ensuite, on jouait, on démontait, on rentrait. La compagnie n’avait pas de camion, un chauffeur embarquait le matériel. On jouait pour toutes les fêtes possibles, les écoles, les comités d’entreprise. Il n’y avait pas grand-chose d’autre pour les enfants, Disney au cinéma et c’était à peu près tout. Une affaire familiale : tout le monde vous payait en liquide, la caisse, c’était une boîte à biscuits ! Peu de choses ont changé entre 1934 et 1977, quand j’ai repris la direction de la compagnie. Un spectacle était joué une soixantaine de fois dans la saison. Dans les années quatre-vingt-dix, nous en faisions deux cents : j’étais devenu entrepreneur de spectacles, avec un comptable ! »

Depuis les origines, la compagnie Blin compte 35 créations, 4 500 marionnettes et pas loin de 10 000 représentations. La plus ancienne encore au répertoire est un conte des Mille et Une Nuits datant de 1958. La plus récente remonte à la saison dernière : Le Centaure bleu, une féerie inspirée par la Chine et la commedia dell’arte. La plus ambitieuse serait sans doute L’Épouse du Soleil, d’après Gaston Leroux, qui fut créée en 1980 au Théâtre du Ranelagh - « une sorte de Tintin au Temple du Soleil, Hergé connaissait d’ailleurs très bien l’œuvre de Gaston Leroux, en deux actes, sur une musique originale de Michel Frantz, qui a été directeur de la musique à la Comédie-Française et a composé pour quatre de nos spectacles ».

Décorateur scénographe sorti de l’École de la rue Blanche, comme on appelait alors l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre avant qu’elle ne déménage à Lyon, Frédéric Blin aura suivi une formation artistique beaucoup plus complète que celle de ses parents. Pianiste élève de Catherine Casadesus, la sœur de Gisèle, il se révèle fin mélomane, fidèle de la Philharmonie et de l’Opéra de Paris. Et sous la verve généreuse, brûle toujours sa passion pour le théâtre vivant et l’écriture du spectacle, qu’il soit inspiré par les contes d’autrefois ou les traditions populaires du monde entier. « Les marionnettes n’ont pas grand-chose pour se défendre. Elles ont une gestuelle relativement minimale, l’écriture doit être rapide, claire, je ne suis pas quelqu’un qui se préoccupe beaucoup de style. »

 

Magie d’aujourd’hui

Tout cela n’aurait pas été possible sans la révolution du début des années soixante : le magnétophone ! « Avant, se souvient-il, il fallait en même temps dire le texte et manipuler son personnage. Les mises en scène étaient forcément très codifiées. Le play-back a facilité le travail de manipulation et a apporté d’autres possibilités. À l’enregistrement, je dirige les comédiens comme un chef d’orchestre, on affine ensuite le montage sonore en fonction des déplacements et des changements de décor, puis on fixe la bande, ou aujourd’hui son équivalent numérique. Quand on reprend le spectacle, parfois plusieurs années après, il faut se caler sur le même timing. C’est une manière spécifique de travailler, différente de celle des acteurs qui jouent en direct. »

On songe à la formule de Louis Jouvet - « Le cinéma, c’est du théâtre en conserve » - comme si les marionnettes s’ingéniaient à la renverser jusqu’au vertige : « Par la magie de l’enregistrement, je travaille toujours avec des comédiens ou des membres de ma famille qui sont morts mais sont encore là… Dans une vie de compagnie aussi longue, il est évident que les gens qui vous accompagnent disparaissent, ma mère en 2001, mon père en 2007 à 95 ans. Cela remet un peu les choses en place… »

Mais comment cette écriture « marionnettique » profondément patrimoniale, sans aucune concession à l’air du temps - qu’il s’agisse des situations ou du vocabulaire - résiste-t-elle à l’épreuve des enfants d’aujourd’hui ? « Le public n’est plus ce qu’il était il y a trente ans, sourit Frédéric Blin, mais les gamins restent des gamins… » Lorsque s’ouvre le castelet sur La Grande Bleue, un spectacle de la fin des années quatre-vingt-dix, serait-ce irrespectueux d’en douter ? Et le témoin de s’interroger sur la réaction de la centaine d’enfants présents dans la salle - dont beaucoup sont plus familiers du jeu vidéo et du rap que de cette atmosphère désuète, quelque part entre un galop façon Offenbach, les affiches du Paris-Lyon-Méditerranée, une bonhomie à la Saturnin et des allusions discrètes à Goldoni. C’est oublier la magie essentielle de l’art des Blin. Les couleurs du décor vous explosent au visage, plus vives encore que sur un écran, la démarche caractéristique des poupées - les oies espiègles, le renard farceur, le loup attachant - les anime soudain grandeur nature comme par sortilège. Tout, dans cette histoire de vacances au bord de la mer qui aurait pu être écrite à l’heure des premiers congés payés, nous fait basculer dans le merveilleux de l’enfance. À la fin, en bord de plateau, les plus jeunes s’émerveillent d’une dernière parade des poupées et de leurs manipulateurs - Frédéric, Corine et Mathieu - descendus du castelet pour leur offrir ce que les prestidigitateurs appellent un close-up. À deux ans et demi, Mahaut a tellement aimé les « maronettes » qu’elle donne sa peluche à embrasser au renard. Les objets inanimés ont décidément une âme et l’homme de peu de foi finirait par se sentir honteux d’avoir eu des doutes.

Montrougienne depuis la fin du XIXe siècle, la famille Blin s’est inscrite dans un patrimoine qui dépasse la compagnie des P’tits Bonshommes, devenue Compagnie Blin puis Théâtre de marionnettes de Montrouge. La salle du Beffroi où il se produit aujourd’hui porte le nom d’André et Lucienne Blin. Bonne main bon œil, leur fils sait que la génération suivante ne suivra pas le même chemin : violoncelliste, sa fille a choisi le fil musical. « S’il y a un avenir après moi, j’en serais ravi, mais je pense que c’en est fini des compagnies familiales. Soyons clairs, d’une certaine façon, c’était le bagne ! » Aucune nostalgie apparente, peut-être seulement le sentiment de la fragilité des choses commune à ceux qui se préoccupent de patrimoine, vivant ou non. Comme pour boucler la boucle, en évoquant les fameuses marionnettes de Palerme par où l’on avait commencé, Frédéric Blin conseille de « profiter de l’Opera dei Pupi, avant que tout cela disparaisse… »

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