Patrimoine

Les néons chics du pont d'Issy

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Infos pratiques

  • Issy-les-Moulineaux

claudeleveque.com/fr

Le pont d’Issy est mis en lumière aux horaires suivants :

§  Hiver : 16 h-2 h et 6 h-9 h

§  Eté : 20 h-4 h

Depuis cet automne, à l’initiative du Département le pont d’Issy porte en rouge Les Dessous chics signés Claude Lévêque. Rencontre dans son atelier de Montreuil avec l’une des figures de l’art contemporain.

On trouve l’atelier-maison de Claude Lévêque, dans une banlieue qui fut longtemps ouvrière, à quelques centaines de mètres d’une friche industrielle aux murs abondamment tagués, où le squelette d’une halle en acier rouillé porte une citation d’Eugène Varlin, militant de la Commune de Paris : « Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. » Nous sommes bien chez Claude Lévêque, dont on vient d’inaugurer Les Dessous chics, intervention lumineuse sur un pont – une première pour lui et le conseil départemental des Hauts-de-Seine à l’initiative de l’œuvre.

Jusqu’à ce qu’elle disparaisse, la plupart des écritures au néon venaient de la main – gauche – de Gilberte Lévêque, la mère de l’artiste. C’est désormais Romaric Étienne, son filleul, qui se charge professionnellement des lignes et des mots, d’une main à la fois maladroite et maîtrisée. S’ensuit un important travail de montage afin de conserver les caractéristiques de départ malgré le changement d’échelle. « Je n’ai pas eu envie d’avoir la charge de dessiner ce “paysage”, j’aurais peut-être trop cherché à illustrer quelque chose. J’ai formé cette silhouette à partir d’une grande quantité de lignes, sur des plans très précis et à très grande échelle. Elle devait contourner certains éléments de signalisation fluviale, s’adapter à la forme du pont, aux arches sous le tablier. Et évidemment ne pas être de guingois au moment de la réalisation ! Après, l’endroit d’où on la voit est très important, elle a vraiment un rôle à jouer avec la géographie urbaine, que ce soit sur les rampes et sur les rives, en amont et en aval. Quand on monte la rampe d’accès, on voit petit à petit le paysage incandescent approcher et en même temps disparaître ». Pour un artiste d’aujourd’hui, intervenir in situ est toujours plus contraignant qu’exposer à l’intérieur de la « boîte blanche » d’une galerie. Le rapport d’échelle, entre autres, complique ce que la technique ne facilite pas non plus. « Mais les contraintes techniques sont intéressantes parce qu’à un moment donné, on prend possession du lieu. Les commandes publiques sont également assez lourdes : on a travaillé pendant six ans sur ce pont, ce sont des projets à très long terme où on ne peut pas se planter parce qu’on est à la vue de tout le monde ! Ce n’est pas comme une exposition temporaire qui, si elle est ratée, va disparaître des mémoires… Après, difficile de calculer : je pense que les interventions d’artiste sont fragiles, dans tous les sens du terme ; aussi bien dans le propos, qui appartient au moment et peut être ensuite moins en adéquation, que dans la maintenance qui parfois pose des problèmes sur le long terme. »

Expérience sensorielle

Claude Lévêque, c’est d’abord une silhouette impressionnante, quelques froideurs en guise de rempart et rapidement une gentillesse souriante et le regard bleu d’un enfant qui s’émerveille encore. Tous ceux qui suivent son travail mettent en avant l’émotion – « à l’état pur », « bouleversante », « viscéralement poignante » – ce qui surprendra ceux qui croient le connaître parce qu’ils en ont croisé un aperçu avec étiquette dans la grande vitrine du net. Bienheureux d’ailleurs les aventuriers qui s’ignorent, le voyage intérieur les attend…

Cela ne commence pas exactement au centre du monde mais à Nevers où il naît en 1953 dans un milieu prolétaire, comme on disait encore. Claude Lévêque se cherche, se perd, se trouve. « Rien n’était déterminé au départ. J’ai une mère qui était peintre amateur, elle m’emmenait dans les expositions, j’ai vu très tôt beaucoup de choses, cela a joué pour la sensibilisation au monde. C’était comme une évidence, une respiration, mais je ne l’imaginais pas comme une activité professionnelle. J’ai fait les Beaux-Arts à Bourges, les études ont créé des envies et des angoisses, celles de ce qui allait venir ensuite. Évidemment aujourd’hui, ça paraît formidable… Mais au départ, quand on est dans l’incertitude totale de ce que l’on veut faire, on est plus en échec qu’autre chose ! C’était pour moi complètement nébuleux d’être artiste : j’avais plutôt envie de travailler dans ce qu’on appellerait aujourd’hui le domaine de la “communication”, bien que je trouve le terme atroce, disons dans le domaine de l’image, du graphisme, de la mode. »

Ses premières expositions publiques, ce sont les vitrines de magasins parisiens où il met en lumière des collections, en usant de matériaux industriels, très standardisés. Puis retour à l’art au début des années quatre-vingt. « C’était tout un milieu très mélangé et très offensif sur l’idée de changer les choses, de changer la vision du monde… Assez ambitieux et très rigolard… L’époque des Bazooka, de la revue Façade, du Palace, de toutes les musiques new wave. La scène punk, le monde de la nuit, le plaisir… La dispersion était là, l’envie de vivre des expériences, sans aucun calcul sur la durée des choses, sans stratégie comme on peut en avoir aujourd’hui. Les gens s’amusaient, c’était l’insouciance totale ! Cela a joué un rôle important pour moi, et ça m’a aussi un peu éparpillé. »

 

L’être et le néon

Il y a bientôt vingt ans, Claude Lévêque avouait dans un article du Monde : « Finalement, les artistes n’apportent pas grand- chose aux gens. Il ne faut pas se faire d’illusions, les gens sont dans une réalité quotidienne terrible qui ne leur permet pas la distanciation nécessaire. » Une perte des illusions qu’il mettait explicitement en scène – et en cage avec des drapeaux noirs – dans le pavillon français de la Biennale de Venise 2009 : Le Grand Soir. À propos de certaines de ses œuvres aux angles tranchants, il ajoutait : « Une œuvre est réussie quand le spectateur ne peut pas la supporter plus de trois secondes ». L’humour, avec une pincée d’autodérision, vient contrebalancer la rage chez le plasticien parvenu à un certain accomplissement : « Je suis presque devenu un artiste officiel, s’amuse-t-il, mais je reste assez libre et indépendant, et je m’en sors parce que je m’amuse encore pas mal. Mais en effet : l’art ne sert à rien, c’est même l’intérêt de la chose ! Nous sommes aujourd’hui face à un monde très formaté, très réglementé, un monde du modèle répété que tout le monde suit, avec des effets de masse assez inquiétants. Ce qui est le plus noble dans l’art, c’est son lien à la pensée, à la transgression et à l’échange. Ce qui n’est déjà pas mal comme produit… Ce dont j’ai envie, c’est effectivement d’échanger avec le plus grand nombre, qu’il y ait une dynamique qui s’exprime. L’idée est de donner le meilleur de soi, et que cela ensuite puisse entrer dans la mémoire, même si c’est une mémoire éphémère qui appartient à un moment et à un lieu. »

L’une des marques de la fantaisie de Claude Lévêque, c’est le bonheur des titres. Ce passionné de danse classique et de musique aux goûts éclectiques déclare un amour sincère pour John Cage et Gustav Mahler, sans renier la vibration du punk, la new wave plus ou moins cold – comme ses lumières –, l’électro plus ou moins atmosphérique dans laquelle baigne son atelier, et la chanson française. Les espaces d’ordinaire invisibles et désormais illuminés du pont d’Issy reçoivent donc, sous le titre Les Dessous chics, l’hommage à Gainsbourg : « Je trouvais vraiment bien d’attribuer au pont un titre de chanson qui appartient aussi un peu à Paris, à la culture française, au monde de la nuit. » Il emprunte à Joe Dassin la ritournelle de Si tu n’existais pas, chantée par Gilberte sa mère. La nostalgie le dispute à l’énergie, l’enfance à la colère, Les Roses blanches de Berthe Sylva à La Vie en rose d’Édith Piaf. Et puis il y a Françoise Hardy, qui tient chez lui le rôle du creuset parfumé de la mémoire d’une époque : cette année par exemple, Catherine Deneuve fredonne Mon amie la rose dans l’installation Aube bleue, exposée à la galerie Kamel Mennour. On pourrait d’ailleurs s’amuser à tirer les fils multiples que lui inspirent les autres domaines de la mémoire collective. À tel point qu’on aurait aimé titrer cet article Le Pont Lévêque – ce qui n’aurait pas été bien convenable ! – ou L’être et le néon, si seulement Libération ne l’avait déjà fait…

 

Son et lumière

Évoquer la lumière dans l’œuvre de Claude Lévêque sous-entend l’usage du néon – encore que celui-ci ne soit pas une marque de fabrique exclusive : « Le néon est un outil artistique, d’ailleurs il n’y a plus que les artistes qui l’utilisent, cela devient difficile à fabriquer en France, les enseignes au néon ont disparu, tout aujourd’hui est en LED ! Le néon, c’est la luminescence, l’écriture et une certaine matérialité de la lumière. Je l’utilise souvent pour des phrases liées aux lieux communs du langage, ou bien pour des chansons. Ce ne sont pas des citations, de la philosophie, des injonctions ni des dogmes, ce sont vraiment des phrases très volatiles, qu’on peut dire à tout moment de la journée, et qui prennent un sens décalé, perçu par chacun selon sa propre expérience. Je dis souvent que ce que je fais a valeur d’enseigne : ce pourrait être une enseigne de pharmacie et, soudain, c’est une enseigne avec une écriture maladroite qui va révéler autrement quelque chose de banal. »

Claude Lévêque n’aime pas trop apparaître comme un sculpteur de son et de lumière, et sans doute a-t-il raison car la seule pâte qu’il entend modeler, œuvre après œuvre, c’est l’humanité, la sienne et celle des autres. « Je ne suis ni un musicien, ni un designer lumière, corrige-t-il. Je travaille avec le musicien Gérôme Nox, avec qui je m’accorde bien, mais nous ne faisons pas de musique. L’environnement des œuvres agit en fonction d’éléments qui en appellent aux sens, le visuel, le sonore, parfois même l’olfactif. Le son est un élément comme un autre, parfois utile, parfois non. Ce peut être une simple onde sonore, ou une chanson qui va révéler une nostalgie, le temps qui passe, il y a toutes sortes de statuts sonores possibles. Et parfois il n’y a même pas de lumière ! Je peux chercher quelque chose de l’ordre du minimal : la question de la lumière est entre l’aveuglement et l’obscurité. C’est un élément de métamorphose fascinant. Au théâtre, au cinéma, elle détermine le récit. »

Didier Lamare

 

Les néons chics du pont d'Issy

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