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Livre

Les fantômes de Patrick Pécherot

CD92/STEPHANIE GUTIERREZ-ORTEGA ,

Infos pratiques

Hével, Gallimard, Série Noire, à paraître le 5 avril.

Un ouvrage collectif, des rééditions jeunesse, un recueil de nouvelles et la parution de son neuvième roman à la Série Noire … l’actualité du livre comble les amateurs de Patrick Pécherot. Rencontre avec l’écrivain chez lui à Courbevoie.

Né en 1953 à Courbevoie, Patrick Pécherot a passé une partie de sa jeunesse à Puteaux, où son grand-père tenait petite entreprise de peinture avant que sa veuve ne reprenne le labeur de blanchisseuse. Cependant, la mémoire du terroir de l’écrivain, toujours plus vagabonde, ne se cantonne pas aux frontières d’ici et maintenant. Et si son amour pour le cinéma et sa voisine Arletty ont nourri les clichés – « avec La Saga des brouillards, on me parlait tout le temps d’Audiard, cela finissait par m’agacer?! » – Patrick Pécherot ne leur ressemble pas. Il pratique la méditation zazen, il est végétarien, et la fumée que l’on sent chez lui est celle du thé lapsang souchong. Cette fumée serait-elle aussi celle des fantômes avec qui il entretient une fraternité assidue à travers les époques, les lieux et les dimensions?? « Je suis très fantomatique?! On écrit en fait pour retenir des choses ou des gens dont on n’a pas envie qu’ils meurent, même s’ils le sont déjà. C’est une tentative un peu illusoire… » La fumée des fantômes avait pas mal brouillé les repères de sa précédente Série Noire, Une plaie ouverte, errance spectrale entre le Far West et la Commune de Paris. Dans un roman plus linéaire et à la trame somme toute plus classique, elle donne son titre au petit dernier : Hével. « Un mot hébreu tiré de L’Ecclésiaste, vanité des vanités, illusion des illusions. Hével se traduit par fumée, brouillard, buée : ce qui peut rendre la réalité différente de ce qu’elle est, et dont rien ne demeure à la fin. »
Rien à voir néanmoins avec l’histoire biblique dans ce roman abordant la guerre, comme souvent chez Pécherot, mais par la bande, comme toujours chez lui. Une évocation de l’Algérie qui ne se déroule pas dans le djebel, mais dans les forêts du Jura. En 1958, quand rien n’est encore achevé, mais avant l’arrivée de De Gaulle au pouvoir. Sous la forme d’une confession tenue bien des années après. « C’est la première fois que j’approche la guerre d’Algérie. En étant prétentieux, on dirait que cela poursuit cette réflexion sur la guerre, entamée il y a pas mal de temps… Ou que je referme la boucle familiale, puisque tout le monde dans la famille a participé à une guerre, les derniers étant des cousins en Algérie. Mais c’est surtout le rapport à une guerre tout à fait particulière, puisqu’elle était cachée, et qui a déchaîné un certain nombre de passions peintes en noir et blanc. Selon qu’on était de droite ou de gauche, un farouche opposant à, ou un farouche supporter de l’indépendance, on était un salaud ou un mec fréquentable… Or, pour un admirateur de Camus, ce sont des sujets qui méritent d’avoir les deux yeux ouverts, pas le regard borgne. » Une histoire de mémoire qui retrouve les codes du polar social, avec des tensions entre communautés, des ouvriers, des policiers et un routard étrange… « Hével… tout est fumée : cinquante ans après la guerre d’Algérie, que reste-t-il sur les tombes, que reste-t-il des gens, de leur mémoire?? D’ailleurs, en règle générale, que reste-t-il de quoi que ce soit?? »


Grande Guerre
Ce goût pour le partage de ce qui est sur le point de s’effacer, Patrick Pécherot le pratique lors d’interventions régulières auprès du public. Dans les salons du livre de province - où l’on voit passer sa haute silhouette à l’affût d’un parfum de l’air qu’on retrouvera peut-être dans un livre futur - comme régulièrement dans les lycées et les collèges. « Les mômes sont intrigués par un écrivain vivant?! Dans les collèges, la rencontre tourne autour de mes deux romans jeunesse : l’aventure à la Lupin du Voyage de Phil, et L’affaire Jules Bathias, sur le thème des aïeux combattants. En travaillant avec leurs professeurs, certains se sont découvert des arrière-arrière-grands-pères ou grands-oncles, dont ils n’avaient jamais entendu parler, et qui avaient fait la guerre de 14. Cela les a considérablement rapprochés de l’événement, subitement, les soldats de 14 redevenaient des êtres vivants. C’est réjouissant, quel que soit le milieu social, de sentir qu’ils ont travaillé sur le thème avec plaisir. La difficulté étant de trouver des références communes. Cela te confronte à des personnes qui ne sont pas de ta génération, qui n’ont pas tes soucis, pas tes références, pas ta façon de voir le monde : ça peut te remettre les pieds sur terre?! »Au creux de l’hiver, il fait un temps de deuil, mais malgré les fantômes, Patrick Pécherot a la politesse du soleil de saison, discrète. Il parle beaucoup des autres, de ceux qui écrivent les livres qu’il dévore à l’ancienne, sur papier, et transforment sa bibliothèque en paysage. Des haïkus de jeunes soldats dans les tranchées de 14. Des figures qui l’accompagnent, en noir comme en blanc : Léo Malet, Jean Amila, Albert Camus, Patrick Modiano. Des confrères, comme Didier Blonde, prix Renaudot Essai en 2015 pour Leïla Mahi 1932, avec qui il partage le goût pour les êtres évanescents. Des totems comme Maupassant – « toujours » – et « en ce moment » Pouchkine. La chair qu’il ne mange plus, elle est dans ses bouquins, avec la peau, les os, les regards et ce qu’il n’appellerait sans doute pas l’âme. Un étal d’humanité qu’il cuisine nature, avec de vrais morceaux de vie dedans, et un peu de mort bien entendu. Populaire sans être complaisant, immédiat sans être simpliste, généreux sans être aveugle, pas nécessairement à la mode de ce que l’on voudrait nous vendre comme l’air du temps. « J’essaie dans mes livres de faire passer une petite musique. Mais nous ne sommes pas tous sensibles aux mêmes musiques, le lecteur a le droit de s’endormir… » s’amuse-t-il en resservant le thé. Ce n’est pas un breuvage exclusif : il a récemment trempé sa plume dans une bouteille de blanc corse pour un ouvrage collectif, De la vigne aux platines (éditions de l’Épure, 2017) proposant de nouer des liens entre une nouvelle d’auteur, un album de rock et un vin. L’album – acoustique – choisi par celui qui préfère le folk au rock est un manifeste de cette petite musique : The Ghost of Tom Joad, de Bruce Springsteen. On y entend la fraternité avec les « petites gens », il y passe le fantôme - encore – du héros des Raisins de la colère de Steinbeck - « ce qui n’est pas mal venu pour un livre sur le vin… » Quant à la nouvelle, croisant le temps d’une trinquée les racines d’un paysan et les pas d’un migrant, c’est du Pécherot premier cru.

En Savoir Plus

www.pecherot.com

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