Danse - Musique - Théâtre

Reportage

A l'école de l'excellence

© CG92/O. Ravoire, ECOLE DE DANSE DE L OPERA DE PARIS

L’École de danse de l’Opéra national de Paris fête cette saison son tricentenaire ! Une invitation exceptionnelle à entrouvrir à Nanterre les portes d’un lieu unique au monde.

Ce n’était plus la saison et pourtant il pleuvait comme en pays de mousson, le genre de temps à vous filer le moral d’un danseur étoile qui se serait foulé la cheville… On est à Nanterre, rue de la bien nommée Danse. Le printemps finissant est à chercher au bout de l’impasse qui donne sur les frondaisons du parc André-Malraux, derrière les murs blancs percés de verre et d’espace. Inauguré en 1987, le bâtiment conçu par Christian de Portzamparc remplace les studios du Palais Garnier que les élèves partageaient alors avec les artistes du Ballet. En trois volumes qui sont trois moments de lumière – bâtiments de la danse, de l’enseignement général et de l’internat – il rythme la vie ternaire des élèves sur un petit hectare. « Comme l’architecture, la danse est une célébration de l’espace » déclarait l’architecte, assez connaisseur en la matière… À l’intérieur, un très grand escalier en spirale joue le rôle de colonne vertébrale, une envolée presque lyrique sur les paliers distribuant les studios. On pense à la distribution des loges et des balcons d’une salle d’opéra à l’italienne. On s’y perdrait presque, entre deux niveaux, dans la valse des élèves qui vous saluent discrètement.

Excellence artistique, physique, scolaire

La scolarité à l’École de danse – gratuite, seul l’internat est payant – ressemble en quelque sorte à un sport-étude : mi-temps scolaire, mi-temps artistique. On y fait ses premiers pas entre huit ans révolus et moins de treize ans. Les élèves retenus à l’issue du stage suivent un enseignement dispensé sur six années, de la 6e division des moins de 12 ans à la 1re des moins de 18 ans. Les résultats scolaires sont à l’image de l’excellence requise dans le domaine artistique : 100 % de réussite au bac ! Oui, la passion retentit sur les études, tous les responsables de formations artistiques de haut niveau le confirment : quelque chose qui a à voir avec la responsabilisation et la valorisation des élèves.

« Il y a des élèves qui se révèlent le long du cursus, aime à souligner Élisabeth Platel, directrice depuis 2004, il faut les faire s’épanouir, pas les abîmer ! » Le premier examen qui décide de l’entrée des plus jeunes, premier d’une longue série, est plus une observation de ce que l’enfant promet qu’une vérification des savoirs. Depuis trois cents ans, l’École de danse est chargée de former les futurs danseuses et danseurs de l’Opéra. Certes, tous n’en seront pas – mais il y a tant d’autres façons prestigieuses de danser sur les cimes… Autant dire que le jeune impétrant est parti pour une quinzaine d’années d’examens et de concours, d’abord pour entrer dans ce fameux corps de ballet, objet de tous les sacrifices, puis traverser les grades de quadrille, coryphée, sujet, avant d’atteindre, peut-être, celui de premier danseur. La distinction de danseur étoile, attribuée à la suite d’une représentation, relève, elle, plus de la grâce ! Sinon divine, du moins du directeur de l’Opéra…

Presque comme les autres

Première rencontre, dans la grande salle colorée du restaurant, avec ces enfants et adolescents qui ont décidé, au nom de leur passion, de laisser sur le bord de la route les insouciances de leur âge. Garçons et filles ordinaires, vêtements ordinaires, sourires et conversations ordinaires… À redouter des X-Men, on en est presque rassuré ! Ah si, peut-être, un peu moins de chahut et le partage d’une certaine prestance qu’on dit naturelle mais qui ne l’est sans doute que parce qu’ils l’ont travaillée : quelque chose comme la fraternité physique de ceux dont le corps est un outil qu’il faut affûter. Disons que la question de santé publique du surpoids chez les jeunes n’est pas ici représentée à hauteur de la moyenne nationale… La condition physique des jeunes danseurs est l’objet de toutes les attentions : de l’équipe médicale, composée d’un médecin du sport spécialisé, d’une infirmière, d’un kinésithérapeute et d’un nutritionniste, mais également des élèves eux-mêmes qui doivent apprendre à s’alimenter suffisamment et à faire la différence entre la douleur normale et celle qui peut vous mettre en danger.

Trois cents ans d'histoire

L’École de danse de l’Opéra est la plus ancienne du monde occidental. Le rôle des professeurs y est essentiel parce que ce qui s’enseigne ici, au-delà de la technique, c’est la très longue décantation de trois siècles d’histoire ; ce qui s’enseigne ici et nulle part ailleurs de cette façon, c’est l’attention personnalisée à chaque élève, pour le faire devenir ce qu’il est intimement. Les connaisseurs reconnaîtront donc, au tableau des maîtres, les noms des premiers danseurs ou danseurs étoiles qui ont enchanté leurs soirées à l’opéra : ce jour-là, c’était Wilfried Romoli, Fanny Gaïda, Bertrand Barena, Véronique Doisneau, Éric Camillo, Francesca Zumbo… Chacun sa manière, son style, sa personnalité. Entre l’autorité indispensable à des âges parfois turbulents et le mot d’encouragement pour faire passer encore un peu d’énergie dans ces muscles qui souffrent, il y a la grâce et la force, le rythme et le vol, des moments comme suspendus et des démonstrations de puissance. L’essentiel est sans doute invisible au profane : la correction d’une position de pied, l’angle d’une main qui vole au bout d’un bras à l’aube d’un mouvement, l’essor d’une forme soudain aérienne. Élisabeth Platel évoque souvent la « justesse d’un mouvement » – et cette justesse-là est presque impossible à décrire.

Artistes complets

Le cours d’expression musicale, animé par Scott Alan Prouty, est peut-être la plus accessible des façons d’aborder le travail qui se mène à l’École. Tout est ici immédiat, et l’émotion d’abord, qui passe par des exercices complets – chant, danse, jeu d’acteur. Le professeur jubile visiblement, asticotant garçons et filles avec une ironie très anglo-saxonne : « Il y a une énergie géniale, mais je m’ennuie à mourir ! Soyez créatifs, soyez musical, de l’art, de l’art ! » On est impressionné par la « machine de guerre », sorte de composition improvisée et bruyante qui réinvente le bruit et la fureur ; on est ému par cette jeune fille aux airs d’Audrey Hepburn qui, en un sourire et deux mouvements, confesse ses doutes…

Fin de journée, la pluie a cessé et la lumière tombe enfin sur le parc en frôlant les verrières. Dans un studio, de jeunes femmes en tuniques roses travaillent des positions de mains, de bras, évoluent sur leurs pointes. Jamais on n’a été aussi près du vers de Victor Segalen : « la forme qui te hante, le geste où tu te poses, oiseau dansant ».

Didier Lamare

En savoir plus

www.operadeparis.fr (rubrique L’Opéra puis L’École de danse)

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