Danse - Musique - Théâtre

Entretien

« La musique forme à l’oreille mais aussi à la mémoire et à la citoyenneté »

CG92/OR,

Directeur de la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle a lancé le dispositif Démos afin de démocratiser la musique classique et la rendre accessible aux plus jeunes.

En ouvrant la Philharmonie, en janvier 2015, vous vouliez en faire un « Beaubourg de la musique », c’est à dire un bâtiment qui ne serait pas uniquement une salle de concert. Le pari est-il réussi ?
Le premier bilan est plus qu’encourageant avec un succès public au-delà de ce que les plus fervents défenseurs pouvaient espérer. Au total, nous avons réuni près de 400 000 personnes depuis l’ouverture. Dans les années 90, la Cité de la Musique avait déjà deux salles de concert, un musée et une médiathèque. Le fait d’avoir réuni ce bâtiment avec la Philharmonie permet de se rapprocher de l’idée du Centre Pompidou. Ici, sur un seul site, pour un seul art, vous avez des concerts, des ateliers et des expositions. Nous avons voulu transformer le modèle traditionnel de la salle de concert qui n’ouvre qu’en soirée, uniquement pour les connaisseurs. C’est désormais un lieu ouvert où le public peut entrer dans la musique par d’autres modes d’accès comme les expositions temporaires ou les activités éducatives. Nous avons toute une gamme de propositions allant du concert scolaire au spectacle jeune public.

Le public de la musique classique est plus âgé que la moyenne des Français. À votre avis, pourquoi la jeune génération se désintéresse-t-elle de ce genre musical ?
Il existe des frontières artificielles qui sont généralement créées par nos modes de vie. En semaine, les gens se lèvent tôt, travaillent tard. Si vous êtes mélomane, vous pouvez faire l’effort de vous déplacer en semaine mais sinon, même en étant curieux, vous avez beaucoup de handicaps : la vie familiale, les temps de transport, le travail. De manière plus large, il est évident que c’est au niveau de l’éducation que se situe le plus grave problème. C’est à l’école que l’on constate le plus grand retard concernant les matières d’éveil artistique par rapport aux pays étrangers. Ainsi, la moyenne d’âge du public des concerts est plus âgée que celle des Français et les jeunes générations sont de moins en moins présentes. Il y a donc un danger de perte de transmission à long terme.

Comment luttez-vous contre ce que vous appelez la « spécialisation » ?
Dans les décennies à venir, il va falloir lutter contre cette spécialisation qui au final devient un cloisonnement et proposer des formes plus ouvertes qui placent le concert au cœur du dispositif mais avec toutes sortes de satellites autour. À la Philharmonie, nous avons pris conscience de ces difficultés liées aux modes de vie et nous avons décidé de revoir les animations le week-end, qui est le moment où toutes les barrières peuvent tomber. Les enfants peuvent aller en atelier d’éveil musical ou participer à des activités qu’ils peuvent partager avec leurs parents. C’est dans cette forme de transversalité que l’on arrive à dépasser la spécialisation et le cloisonnement.

À l’heure du numérique et des nouvelles technologies, comment la musique classique peut-elle capter de nouveaux publics ?
La musique repose encore aujourd’hui sur un modèle issu du XIXe siècle avec uniquement le concert et des outils de documentation minimaux. Il faut se projeter dans d’autres espaces et pour le public nouveau, il faut de nouvelles stratégies qui misent sur l'élargissement et l'éducation du public et qui favorisent les outils numériques pour sa diffusion et son enseignement à l'école. Aujourd’hui, les plus grands chefs se prêtent au jeu du concert commenté, les compositeurs écrivent des œuvres participatives réunissant professionnels et élèves. La Philharmonie a été pensée dans l’idée de mêler les publics.

Attirer un public différent du public traditionnel de la musique classique, c’est l’un des objectifs de Démos. Comment est né ce projet ?
Le projet Démos est né du constat que le public de la musique classique était généralement âgé et privilégié. Nous voulons aller vers un public plus populaire et regroupant toutes les générations. Une des clés d’entrée, c’était d’essayer d’inscrire la pratique de la musique classique dès l’enfance avec la création d’orchestres d’enfants. Nous avons commencé en Île-de-France et notamment dans les Hauts-de-Seine. Puis récemment, nous avons pensé que le modèle pouvait essaimer dans les autres régions.

Pourquoi avoir choisi cette tranche d’âge ?
Avant la préadolescence, soit environ dix ou onze ans - il n’y a pas de représentation figée de la musique. Nous voulions donc nous situer dans cette tranche d’âge, avant que les représentations sociales habituelles ne l’emportent. Le désintérêt des enfants se construit socialement à partir de l’adolescence. Quand on s’adresse des enfants de huit ans, on peut les faire travailler aussi bien sur des formes ayant trait à des cultures populaires comme le rap ou le hip-hop que sur des formes classiques. Il n’y a pas de perception négative pour l’une ou l’autre. Il y a une capacité d’absorption et intégration qui fonctionne sur toutes les musiques.

Chaque phase de travail dure trois ans. Pourquoi cette durée ?
Il n’y a pas d’expérimentation sans durée. Nous avons proposé trois ans, ce qui nous semble un bon laps de temps pour montrer les premiers résultats et permettre à l’enfant d’acquérir une certaine liberté avec l’instrument. Tous les trois ans, cela nous force aussi à réfléchir et à enclencher de nouvelles actions comme le projet que nous avons de créer trente orchestres Démos dans tout le pays.

Depuis la création de Démos, plus de mille enfants ont bénéficié du dispositif, dans des quartiers bénéficiant de la politique de la Ville. L’objectif est-il de susciter des vocations ?
Si l’on suscite des vocations, tant mieux. Mais nous recherchons davantage un effet d’intégration, de découverte, afin de permettre un certain épanouissement de l’enfant. La musique forme à l’oreille mais aussi à la mémoire et à la citoyenneté. Des enfants qui peuvent être en rupture se retrouvent face à d’autres enfants avec qui ils doivent jouer. C’est vraiment un modèle de citoyenneté positive.

Vous accordez beaucoup d’importance aux valeurs de partage et de transmission…
Je parle de partage pour une raison très simple : dans la musique, il y a deux aspects. Celui de concevoir, analyser comprendre, réfléchir autour de la musique mais aussi l’acte de transmettre qui passe par le partage. La musique, c’est une forme d’enrichissement individuel : il y a des œuvres d’art qui ont été conçues à une époque et un lieu donné et qui deviennent des références universelles. La transmission, c’est mettre ces œuvres de l’esprit à la portée du plus grand nombre. La musique est un art qui peut traduire les états de l’âme humaine mais elle peut être aussi un outil pour créer des modes de vie collectifs.

Propos recueillis par MĂ©lanie Le Beller

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