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Patrick Pécherot : le sirop de la rue

A Courbevoie, louvoyer reste la meilleure façon de marcher - CG92/OR,

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A nous la baguenaude

Comme on ne verra pas non plus, de l’autre côté des vivants, ces drôles de fantômes qui traversent la rue, pas toujours sur les passages cloutés. Arletty évidemment : « Dans le petit folklore des quelques lecteurs qui me suivent, j’ai l’étiquette du mec qui a parlé à Arletty et qui en est amoureux ! » À Courbevoie aussi, Fréhel et ses premières goualantes. L’ombre tenace de Céline, qui tache un peu les doigts. Et, fantôme parmi les fantômes, le plus méconnu de tous, le peintre suisse Jürg Kreienbühl – « la première fois, j’ai cru à une onomatopée » – dont on retrouve le nom également sous la plume de Tardi, Pennac, Daeninckx.



J’avais dû le croiser, son chevalet posé à La Défense quand le parvis n’était pas sorti de terre, au pied des HLM et, plus tard, sous un échangeur à voitures ou dans un de ces passages pisseux, creusés au creux du béton. Il avait peint tout ça, Kreienbühl, au vinyle, souvent sur plaques d’Isorel. Et les décharges publiques, aussi, les étangs d’eau sale dans les fondrières avec les déjections bien huileuses des usines. Les arcs-en-ciel de pétrole pelliculés à la surface et les rats crevés dans le remblai des rives. La pure poésie du brut. Sur une palissade, au fond d’un chantier, d’un terrain vague ou d’une cabane en planches. Et les hommes, là-dedans, là-dessous, ceux qu’on ne voit pas à force de ne jamais les regarder. Balayeurs, éboueurs, squatters des immeubles promis à la démolition, immigrés, dans des logis précaires, vieilles femmes oubliées, clodos…
(Petit éloge des coins de rue, Ed. Gallimard)



Cette balade, c’est à nous de la faire maintenant : celle-ci ou, mieux, une autre. Ailleurs, au coin d’autres rues, les nôtres. Accompagnés de nos fantômes, de nos souvenirs, de nos lectures – nos films, nos chansons – pour comprendre un peu mieux ce qui, ici, nous a façonnés. Et donc mieux imaginer ce que l’on devient. À nous d’inventer notre propre façon de goûter la liberté de ce sirop de la rue…



Pour que la magie opère, il aura suffi que la rue se fende de quelques coins. Un carrefour ressuscite un souvenir qui incite à bifurquer, nez au vent comme i l se doit. Louvoyer reste la meilleure façon de marcher quand on répugne à le faire au pas. Que le chemin soit celui des écoliers n’est pas pour me déplaire. (Petit éloge des coins de rue, Ed. Gallimard)

En savoir plus

Patrick Pécherot, Petit éloge des coins de rue
Gallimard, folio 2 €
Patrick Pécherot sur Internet : www.pecherot.com

Petite bibliographie sélective (tous disponibles dans les collections Folio et Folio Policier)
– la trilogie dédiée au Paris populaire de l’entre-deux-guerres : Les Brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone, Boulevard des Branques.
– Une enquête dans les tranchées de 14-18 : Tranchecaille
– Raymond Soudy, de la bande à Bonnot : L’homme à la carabine

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