Livres/Multimédia

Arlette Jouanna : «Les guerres de religion ont modifié le sens du pouvoir absolu»

DR,

Après Roberto Calasso en 2012, c’est l’historienne Arlette Jouanna qui a reçu le prix Chateaubriand, le 4 décembre 2013 à Châtenay-Malabry. Entretien.

Pourquoi avoir mené vos recherches sur le pouvoir absolu ?
Je tente de démontrer que la monarchie française ne peut être qualifiée d’absolue à la fin du Moyen Âge et dans la première moitié du XVIe siècle. Le concept de pouvoir absolu est alors perçu comme très péjoratif ! Pour donner un exemple, en 1527, un président au parlement de Paris, Charles Guillard, ose dire à François 1er : « Se servir du pouvoir absolu, c’est agir sans raison et comme une bête brute ». Si l’on se projette un siècle plus tard, sous le règne de Louis XIV, on observe un changement total de ton. Le pouvoir absolu a perdu toute connotation péjorative. On pense à Bossuet, qui s’exclame, pour qualifier la majesté du roi : « Voyez un peuple immense réuni en une seule personne. Voyez cette puissance sacrée, paternelle, absolue ».

Comment la monarchie française s’est-elle transformée ?
Le grand traumatisme des guerres de religion a créé les conditions de cette évolution. Avant la première moitié du XVIe siècle, la religion chrétienne structurait l’État. On considérait que le règne était le reflet d’un ordre juste, transcendant, instauré par Dieu et que le roi ne pouvait effectuer cette tâche sans aide. Les décisions royales n’étaient exécutables qu’après le filtre du débat des conseillers et la délibération des juges.
Ce modèle a été fracassé par la déchirure de l’unité religieuse, après la Réforme protestante. Le roi s’installe alors dans un espace politique nouveau et se pose en arbitre des confessions. Gouverner va consister à organiser la coexistence pacifique entre protestants et catholiques. Comment dès lors concevoir que Dieu puisse protéger un royaume religieusement défiguré ? La seule manière est de croire que le roi possède une connaissance privilégiée de la volonté de Dieu. Cette nouvelle croyance engendrera une sorte de sacralisation de la personne royale et une spectaculaire modification du sens du pouvoir absolu, dont Henri IV sera le grand bénéficiaire.

Cette évolution était-elle inéluctable ?
Je m’élève contre l’idée reçue selon laquelle il y aurait une sorte de fatalité de l’évolution de la monarchie vers une forme absolue. Du côté des catholiques comme des protestants, des modérés se sont épouvantés des risques que le pouvoir absolu faisait courir aux libertés, surtout après la tragédie de la Saint-Barthélemy en 1572.

Pourquoi l’alternative d’une monarchie modérée a-t-elle échoué ?
Je propose trois réponses dans mon livre. La première, c’est que les Français ont pris conscience qu’une monarchie limitée par des lois constitutionnelles était un risque impossible à prendre, en temps de profonde division nationale. Deuxième piste, les théoriciens protestants ne pouvaient réussir qu’avec l’alliance d’une part importante de la noblesse. Cette alliance s’est esquissée dès 1574 au cours de la cinquième guerre civile, mais n’a pas tenu. La troisième raison est le discrédit des États généraux de 1576 et de 1588, qui ont été noyautés par des catholiques intransigeants. De cette évolution a résulté un choix politique des élites, considérant qu’il valait mieux s’en remettre à la sagesse du prince. Ce sera d’ailleurs l’objet d’un second ouvrage à paraître en 2014, qui retracera comment ce besoin de croire à la surhumanité du prince s’est transformé en un véritable dogme absolutiste.
De fait, la monarchie est, aujourd’hui, souvent assimilée à un pouvoir tyrannique ?
Avec la sacralisation extrême incarnée par Louis XIV, un profond rejet du pouvoir absolu est né au XVIIIe siècle en France. Le mouvement des Lumières a accrédité cette vision péjorative, que la Révolution française a consacrée. Ce rejet est encore perceptible aujourd’hui.

Propos recueillis par Élodie d’Athis

Rechercher dans l'agenda

Catégories

Annuaire des lieux culturels