Livres/Multimédia

« Le temps est une prison sans barreaux »

CG92/J-L D,

Physicien, directeur de recherches au CEA, Étienne Klein est l’invité de La Science se Livre. Le thème de l' édition 2014 est sa spécialité : le temps.

A priori le temps est une notion simple. Tout le monde sait ce que c’est.
ÉK : Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le temps n’est pas une notion universelle. Il y a des cultures ou des civilisations qui n’ont pas inventé le mot « temps », qui n’ont pas éprouvé le besoin de traduire dans la langue le fait qu’il y aurait un « truc » qui s’écoulerait indépendant des phénomènes qui s’y déroulent. À l’inverse, dans nos cultures, le mot « temps » est omniprésent et c’est bien là le problème.

C’est-à-dire…
ÉK : Tout d’abord, il n’existe pas de définition du temps. Nous en parlons sans arrêt. Chacun comprend de quoi il s’agit quand on parle. Mais nous ne sommes pas capables de le définir. Il n’existe pas de définition du temps qui ne présuppose pas l’idée du temps. Selon Aristote par exemple, le temps c’est le nombre du mouvement selon l’avant et l’après. Mais l’avant et l’après ne sont pas définissables sans que l’on se soit donné un temps. Définir un concept, c’est le rapporter à un concept plus fondamental. Or il n’y a pas de concept plus fondamental que le temps. C’est un mot primaire comme disait Pascal.
L’autre problème est que le langage que nous utilisons est plein de pièges. Toutes les expressions, les phrases dans lesquelles nous utilisons le mot temps, quand on les analyse, aboutissent à des contradictions ou à des apories. De plus, le mot temps est victime d’une polysémie fulgurante. Il est utilisé pour dire la succession, la simultanéité, la durée, le changement, le devenir…

Pouvez-vous nous donner un exemple ?
ÉK : Nous sommes tous habitués à dire que le temps passe. Mais à force de passer, il ne devrait plus être là… C’est une question de bons sens. De même, nous disons souvent : « je n’ai pas le temps ». C’est parce qu’il y a du temps que l’on n’a pas le temps. Bizarre non ? En réalité, nous voulons dire par là que nous ne pouvons faire ce que nous voulons ou devons car le temps en passant nous contraint. Le mot temps signifie alors liberté, disponibilité… C’est comme lorsque l’on dit que le temps s’accélère. Cela sous-entend que le temps a une vitesse. Mais une vitesse, en général, c’est la dérivée d’une certaine quantité par rapport… au temps. La vitesse du temps s’obtiendrait donc en déterminant le rythme de la variation du temps par rapport à lui-même ! Paul Valéry disait à propos du temps qu’il faut procéder à un nettoyage verbal. C’est vrai. L’usage que l’on fait de ce mot est tellement abusif que finalement on ne peut plus le penser précisément.

Alors que peut-on dire du temps ?
ÉK : Le temps n’a pas de définition mais on peut lui attribuer une fonction. C’est de garantir la permanence du présent, c’est-à-dire de faire en sorte que tout instant présent une fois advenu disparaisse pour laisser la place à un nouvel instant présent, une espèce de motricité permanente. Sa fonction essentielle est de faire en sorte qu’il y ait sans cesse un présent. Et si c’est cela la fonction du temps, vous êtes d’accord que cette fonction ne s’interrompt jamais. Donc le temps ne passe pas, il fait passer le présent.

Et la physique, que dit-elle du temps ?
ÉK : Nous confondons sans cesse le temps et les phénomènes temporels. On parle du temps philosophique, cosmique, chimique, géologique… Mais il n’y a pas de temps géologique. Il y a des phénomènes géologiques qui se passent dans le temps. De la même façon, il n’y a pas de temps psychologique. En revanche notre rapport au temps physique est infesté de facteurs psychologiques. Le temps ne doit pas être confondu avec les divers déploiements qu’il rend possible car quoi que vous fassiez dans le temps, ça  ne change rien au temps. La science, elle, démontre qu’il n’y a qu’un seul temps, le temps physique, au sein duquel se développent toutes sortes de temporalités qui sont indéniables. Il existe une expérience – proprement métaphysique – du temps physique qui est celle de l’ennui. C’est le temps mis à nu. Il se dépouille alors de tout ce à quoi il est d’ordinaire mêlé. L’ennui désintoxique notre rapport au temps : rien ne s’y passe sauf le temps qui passe.

La physique a-t-elle des certitudes ?
ÉK : Depuis Newton jusqu’à aujourd’hui, il y a eu de nombreuses révolutions. Mais il y a une chose qui n’a pas été remise en question : c’est la causalité. Tout phénomène est l’effet d’une cause qui le précède. En vertu de ce principe, le temps linéaire l’a emporté sur le temps cyclique.  Dans un temps circulaire, le devenir revient sur lui-même pour tout faire réapparaitre, si bien que ce qu’on appelle la cause pourrait tout aussi bien être l’effet et vice versa. Un tel paradoxe ne l’est plus avec un temps linéaire ordonnant les événements selon un enchaînement chronologique indéniable. Le passé est donc intouchable. Si quelque chose a eu lieu, il sera éternellement vrai qu’il a eu lieu même s’il n’y a plus de trace. La causalité dit donc l’interdiction des voyages dans le temps. De même, un voyage dans le temps suppose implicitement que se superposent, au sein d’un seul et même monde, deux temps différents : le temps propre de celui qui voyage et le temps extérieur celui de l’univers. Si l’on maintient que le temps est unique et qu’il n’est pas cyclique, il devient ipso facto cette chose dans laquelle on ne peut pas voyager. Une idée confortée par la découverte de l’antimatière dans les années trente. L’existence de l’antimatière est la preuve que l’on ne peut pas voyager dans le temps. L’espace apparaît donc comme le lieu de notre liberté tandis que le temps est une prison sans barreaux.

Pourtant on continue de croire en cette possibilité, celle des voyages dans le temps…
ÉK : Notre façon de penser le temps n’a pas évolué depuis des siècles, voire des millénaires. Les découvertes de Galilée, Newton, Einstein n’y ont rien fait. La dernière grande révolution par exemple c’est la relativité. Le temps d’Einstein est relatif à condition d’aller plus vite que la vitesse de la lumière. Or, nous en sommes incapables. Les effets étant invisibles pour nous, nous n’intégrons pas cette idée. Donc quelles que soient les découvertes et les révolutions profondes à venir, elles n’affecteront pas notre façon de dire le temps et de le penser.

Propos recueillis par Émilie Vast

En savoir plus

Lire l'interview

  • Imprimer
  • Agrandir le texte
  • Envoyer à un ami

Rechercher dans l'agenda

Catégories

Annuaire des lieux culturels