Livres/Multimédia

Entretien avec Pierre-Henri Gouyon co-auteur du livre "Fabriquer le vivant ?".

CG92/J-L D,

Biologiste, Pierre-Henri Gouyon est le co-auteur du livre Fabriquer le vivant ?

Qu’entend-t-on par le vivant ?
En science, il y a deux définitions du vivant. Selon la première, la plus ancienne, celle physiologique, un être vivant est un être qui a ce que l’on appelle en biologie un métabolisme : il mange, il exècre… Il connaît des échanges coordonnés de matière et d’énergie. L’autre définition, celle qui vient de la vision évolutionniste du monde, considère qu’un être vivant est un être issu d’un processus de reproduction avec sélection naturelle.

Quelle différence cela fait-il ?
Les deux définitions aboutissent aux mêmes résultats pour la plupart des êtres de notre planète sauf dans deux cas. Tout d’abord les virus. Ils sont issus d’un processus de reproduction avec sélection mais ils n’ont pas eux-mêmes de métabolisme, ils ne peuvent que parasiter le métabolisme d’une cellule.  Ils sont donc exclus du vivant selon la première définition. Le second cas est celui de la planète Terre. À son échelle, elle connaît des échanges coordonnés de matière et d’énergie. Donc selon la première définition, elle est considérée comme un être vivant, c’est l’hypothèse Gaïa. Mais les évolutionnistes lui refusent le statut d’être vivant car elle ne se reproduit pas. Elle n’a pas donné naissance à de petites terres parmi lesquelles celles qui fonctionneraient bien seraient conservées et les autres éliminées par la sélection naturelle.

Qui dit vivant dit donc biodiversité. Mais pour la préserver nous n’avons pas forcément la bonne solution…
La biodiversité n’est pas une simple collection d’espèces. C’est un processus qui produit constamment de nouvelles formes et en laisse s’éteindre d’autres, aboutissant à un équilibre dans lequel les différenciations et les disparitions se compensent, selon une logique dynamique et évolutive. Conserver les espèces en voie de disparition ce n’est donc pas œuvrer pour le maintien de la biodiversité. Prétendre qu’on va la sauver en la figeant est une erreur scientifique. Ce qu’il faut, c’est maintenir ce système actif, faire en sorte que le taux d’extinction soit comparable au taux de différenciation des lignées.

Venons-en à la fabrication du vivant. On pense immédiatement aux OGM. Concrètement, qu’est-ce que c’est ?
Les organismes génétiquement modifiés cultivés à l’heure actuelle sont quasiment tous des plantes dans lesquelles on a entré des gènes provenant de bactéries qui vont avoir deux types d’effet. Le premier : tuer les insectes qui pourraient manger la plante. Ces OGM produisent donc leur propre insecticide. Le deuxième effet c’est de rendre la plante résistante à un herbicide.

Quels problèmes cela pose-t-il ?
Le premier problème c’est qu’après une vingtaine d’années, les insectes commencent à devenir résistants. Le deuxième est que la plante résistant aux herbicides, les quantités déversées dans le monde ont augmenté, entraînant des problèmes de pollution, de santé publique… Et puis, comme pour les insectes, les mauvaises herbes commencent à résister.
Mais le problème auquel on pense rarement, c’est celui du brevet. Quand on introduit un gène dans une plante, on dépose un brevet dessus. Résultat : la plante que l’on cultive étant brevetée, on n’a pas le droit de ressemer les graines qu’elle produit. La conséquence est que si la plante OGM pollinise le champ du voisin, ce dernier va contenir des graines OGM brevetées. L’agriculteur ne pourra pas les ressemer. On réduit donc au fur et à mesure la diversité des semences. Si dans quelques années, les trois quarts des plantes, toutes homogénéisées, étaient détruits par une maladie, cela créerait une famine sans précédent…

Selon vous, l’homme pense à tort qu’il maîtrise ce qu’il fabrique…
Il n’y a qu’à regarder notre système économique. Une pure invention de l’homme. Et pourtant, qui peut prédire ce que sera le CAC 40 dans un an ? Si les hommes modifient le vivant, c’est-à-dire qu’ils agissent sur des systèmes autoreproductibles, c’est encore moins contrôlable. Il faudrait déjà abandonner l’idée qu’un être vivant est entièrement déterminé par ses gènes. Il est déterminé par l’interaction de trois éléments : l’information génétique bien évidement, mais aussi l’information « épigénétique » puisqu’on n’hérite pas d’un ADN nu mais d’un ADN contenu dans des cellules qui viennent lire l’information génétique. Et le troisième élément c’est l’environnement. C’est un peu comme la musique. Elle dépend de la partition, de la personne qui la lit et du lieu dans lequel elle est jouée.

D’où ce que vous appelez le « déni de complexité »…
Ce « déni de complexité » est une caractéristique de la techno science. Nous n’avons pas aujourd’hui les compétences pour appréhender toute la complexité du monde vivant. Donc le chercheur qui entend fabriquer la vie artificielle prend le matériel qui compose un organisme comme les pièces d’un Lego. Il pense qu’on peut changer une petite brique sans modifier l’ensemble. C’est une grave erreur. On ne peut pas, à l’heure actuelle, mesurer toutes les conséquences de ce bricolage évolutif. Et cela vaut pour les OGM comme pour le clonage.

Alors quelle est la solution ?
Premièrement, il ne faut pas se rassurer, selon moi, en se disant qu’on n’arrivera pas à faire scientifiquement ou techniquement telle ou telle chose. Certains disaient que le clonage était impossible. Et puis il y a eu Dolly et depuis le débat n’est pas réglé. Il n’est pas question non plus d’être contre tout progrès. Personne ne veut revenir à l’âge des cavernes. La science étudie la nature et come l’a dit Thomas Huxley, la nature n’est ni morale ni immorale, elle est amorale. En revanche, les techniques qui découlent des découvertes scientifiques sont nécessairement liées au cadre idéologique dans lequel elles sont produites. Je pense qu’il faut donc réfléchir à quel progrès, nous souhaitions et surtout se poser des limites.

Propos recueillis par Émilie Vast

En savoir plus

Lire l'interview

Rechercher dans l'agenda

Catégories

Annuaire des lieux culturels