Danse - Musique - Théâtre

« L’évolution qu’a connue le hip-hop en France est unique au monde »

Olivier Ravoire - CP/CD92,

Directeur du théâtre Jean-Vilar depuis 1990, Olivier Meyer est aussi le créateur de Suresnes cités danse. Un festival dont c’est, en ce moment, la vingt-cinquième édition.

Vous souvenez de votre première rencontre avec le hip-hop ?

Je m’en souviens très bien évidemment. C’était en 1991 au festival Montpellier Danse avec le chorégraphe américain Doug Elkins et des danseurs du quartier de la Paillade. Là j’ai vu, pour la première fois, une danse que je ne connaissais pas. Ce qui m’a touché, ce n’est pas tant la technique de ses danseurs que leur plaisir de danser. Ça paraissait tellement important pour eux d’être là, de partager leur danse avec le public, que c’en était bouleversant. Puis a suivi une deuxième rencontre à New York cette fois où j’ai été voir les « stars » du hip-hop, des danseurs du Bronx, car c’était aux États-Unis que tout se passait à cette époque. J’ai vu les incroyables performers des Rock Steady Crew et la star du voguing Willy Ninja. Ce sont ces deux rencontres qui m’ont donné envie de donner à voir, de faire connaître, ces nouvelles formes de danse. Et c’est ainsi qu’est né le festival.

 

Et quels souvenirs gardez-vous de la première édition du festival en 1993 ?

Une ambiance de délire. J’avais fait venir les ces incroyables danseurs des quartiers de New-York, les Rock Steady Crew qui avaient préparé un spectacle spécialement pour Suresnes. C’était la première fois qu’ils venaient en France. Mais c’étaient des stars, toute la banlieue les connaissait. Leurs vidéos circulaient. Et ça a été la folie totale sur le plateau et dans la salle. Dans le public, il y avait des jeunes qui n’étaient jamais entrés dans un théâtre mais aussi beaucoup de nos abonnés. C’était extrêmement mélangé. Il y avait ceux qui connaissaient les danseurs d’autres qui découvraient. Certains qui aimaient, d’autres qui n’aimaient pas. C’était très vivant.

 

Pourquoi ne pas avoir fait un festival centré sur le hip-hop uniquement ?

Dès les premières éditions, comme il y avait très peu de chorégraphes de hip-hop à l’époque, j’ai eu l’idée de confronter les danseurs à des chorégraphes contemporains dont le talent était connu comme José Montalvo, Blanca Li, Laura Scozzi, Régis Obadia, et plus récemment Pierre Rigal ou encore Angelin Prejlocaj. Ça a donné d’énormes succès, des spectacles dont certains ont fait le tour du monde. Ce qui apparaît comme une évidence artistique aujourd’hui, l’était beaucoup moins il y a vingt-cinq ans. Cette confrontation n’a pas été facile au départ. C’étaient des univers très différents. Il y avait une méconnaissance, voire une méfiance. Maintenant c’est définitivement installé.

 

Comment le hip-hop a-t-il évolué depuis ?

L’évolution en général est considérable : la multiplication des propositions artistiques, le développement du public, le développement de la diffusion... Et puis, à l’époque, il n’y avait pas de filles sur les plateaux. Ensuite, elles sont venues pour imiter les garçons avant de trouver leur place. L’évolution en France est unique au monde. Ça fait partie de l’exception culturelle française. Grâce à la volonté des artistes, grâce à la volonté des directeurs de théâtres, grâce au soutien des collectivités, cette danse a énormément évolué. À l’inverse, aux États-Unis, ça n’a pas bougé, car il y a très peu d’accompagnement et de financement pour ce type de propositions.

 

Vous avez confronté le hip-hop et la danse contemporaine. Que se sont-ils apportés mutuellement ?

Au début, il n’y avait pas véritablement de spectacles avec des danseurs hip-hop qui tiennent toute une soirée sur une scène de théâtre. Les chorégraphies étaient souvent très courtes. Les danseurs étaient d’abord des performers dont le talent s’exprimait de manière isolée. Au contact de la danse contemporaine, cela a changé. Les performeurs sont devenus des interprètes sensibles. À l’inverse, le hip-hop a apporté de nouvelles techniques, de nouveaux codes qui reflètent l’époque et sont une source d’inspiration pour les chorégraphes… Cette danse est généreuse, acrobatique, virtuose. Ce que les danseurs hip-hop ont apporté ce sont de nouvelles formes de danse avec leur engagement, leur courage, leur désir et leur plaisir de danser.

 

Quels défis attendent le hip-hop dans les années à venir ?

Comme beaucoup de formes artistiques, je dirais qu’il va falloir être attentif à ne pas se laisser envahir par la seule technique. Et quand je dis technique ce n’est pas seulement la technique de danse, mais aussi la technique qui accompagne les spectacles sur le plateau. Dans le monde dans lequel on vit, la relation à l’autre, la rencontre avec l’autre, est de plus en plus compliquée. On communique de plus en plus à travers des écrans et pendant ce temps, il y a quelque chose qui se défait. Avons-nous suffisamment de temps pour avoir le désir, le courage nécessaire pour se confronter à l’autre ? La rencontre avec l’art et la culture est le chemin de la méditation, de la réflexion, de l’émotion qui peut nous toucher, nous bouleverser et nous réunir. C’est une voix, un corps sur le plateau qui s’adresse à d’autres corps, d’autre voix pour partager ce qui nous réunit. La technique ne doit donc rester qu’un moyen. Ce n’est sûrement pas l’objectif.

 

Propos recueillis par Émilie Vast

Rechercher dans l'agenda

Catégories

Annuaire des lieux culturels