Desportes au Petit Château

Expositions

Desportes, sa « patte » et sa palette

DR,

Au Petit Château de Sceaux, soixante-dix œuvres exceptionnelles d’Alexandre-François Desportes rappellent l’engouement pour la peinture animalière sous Louis XIV et Louis XV. Du 20 mars au 28 juin.

Recueillir le fonds complet des dessins et esquisses d’un peintre reste exceptionnel. Le musée du Louvre  possède celui de Charles Le Brun, premier peintre du roi Louis XIV. La Cité de la Céramique à Sèvres  possède celui d’Alexandre-François Desportes, peintre animalier du Roi-Soleil. En 1785, Nicolas Desportes  propose à l’administration royale d’acheter le fonds d’atelier de son oncle (650 œuvres) qui sera mis en  dépôt à Sèvres pour servir de décors utiles (animaliers et floraux). Deux siècles plus tard, c’est Georges de Lastic, conservateur, qui par ses études ressuscite Desportes. Depuis certains tableaux ont été mis en  dépôt aux Musées de la Chasse à Giens, de la Vénerie à Senlis, de la Chasse et de la Nature à Paris... La  particularité du fonds de Sèvres tient aux somptueuses esquisses peintes et aux dessins préparatoires - les  œuvres achevées sont minoritaires. Depuis la fin du XXe siècle, le goût est à l’idée, à l’inachevé, et ces  œuvres redeviennent très intéressantes alors qu’au XVIIIe siècle on n’aurait pas exposé une étude  préparatoire. Il fallait cacher « la patte » du maître, tout comme en littérature on ne montrait pas les  manuscrits.

L’œil du maître
Le partenariat Sèvres - Domaine départemental de Sceaux a permis le prêt de soixante-dix feuilles d’une exceptionnelle qualité esthétique : des dessins secs aux trois crayons (pierre noire, sanguine et craie blanche) et des esquisses à l’huile sur papier. « Le parcours est articulé autour de trois genres picturaux, explique Dominique Brême, directeur du Musée départemental et commissaire de l’exposition, le paysage, les animaux, l’art de vivre. Une petite dizaine de dessins de paysages sont d’une familiarité agréable à nos yeux car Desportes les a réalisés en Île-de-France. L’engagement esthétique du peintre est total autour de l’art de vivre : ainsi certaines de ses esquisses offrent la vision de splendides pièces d’orfèvrerie associées à des buffets dressés… Et au cœur de l’exposition, l’art animalier qui a fait la réputation de Desportes ».  Sont ainsi réunis les animaux domestiques (chiens d’arrêt...), le gibier européen commun (sanglier, loup, perdrix, faisans...), les grands oiseaux (toucans, cacatoès,demoiselles de Numidie…) et les animaux exotiques (lion, éléphant, crocodile, tigre…). Installés dans la Ménagerie royale de Versailles, ces derniers sont une curiosité et fournissent des sujets d’étude vivants pour les peintres. Cette Ménagerie, le jeune Louis XIV la fait édifier en 1662, par l’architecte Louis Le Vau qui conçoit un singulier bâtiment octogonal d’où rayonnent sept cours emplies d’animaux. À l’intérieur,les décors sont confiés aux meilleurs peintres, principalement les animaliers. Desportes y travaillera dans le sillage de Boel, Bernaerts et Audran. La Ménagerie royale est le fruit d’une tradition en vigueur depuis l’Antiquité, celle des cadeaux diplomatiques animaliers et c’est ainsi qu’en 1770 débarque à Versailles « le rhinocéros de Louis XV », offert par le gouverneur de Chandernagor. Mais la célèbre Ménagerie ne survivra pas à l’Ancien Régime.

Hiérarchie des genres
« La pièce de réception d'un artiste à l’Académie royale de peinture et de sculpture déterminait son classement et les genres déterminaient les ambitions du peintre », souligne Dominique Brême. La hiérarchie des genres en peinture, énoncée par Félibien en 1667, mettait au premier rang les scènes d’Histoire, puis le portrait, le paysage, les scènes de genre, et en dernier les natures mortes - fleurs, fruits, animaux morts. Desportes, lui, va travailler en transversalité. « Jusqu’à ce que Louis XIV installe la Cour à Versailles, note Dominique Brême, on a peint le portrait séparément de la nature morte. Desportes devait être reçu à l’Académie comme peintre de natures mortes sur la présentation de deux tableaux au choix. Or il livre le 1er août 1699 un chef-d’œuvre, l’Autoportrait en chasseur, conservé au musée du Louvre ». On peut y découvrir Desportes fusil à la main, qui défie du regard les Académiciens en associant son propre portrait à une nature morte (lièvre, canard, perdrix) et à des animaux plus vivants que nature (chiens de chasse), le tout sur fond de paysage ! Peu prisée en France avant 1660, la longue tradition flamande des natures mortes et de la peinture animalière se trouve louée par l’Académie vers la fin du XVIIe. En 1699, Mansart nomme le théoricien Roger de Piles « conseiller honoraire » à l’Académie. Ce tenant du rubénisme infléchit alors le débat esthétique en faveur du coloris dans la querelle du dessin et de la couleur. Desportes entre à l’Académie au bon moment...


L’art de la chasse
Au sommet de la hiérarchie qui organise la société de l’Ancien Régime se trouve le Roi lui-même et sa vie quotidienne. Louis XIV préfère Versailles au Louvre, il aime le plein air, l’art des jardins et par-dessus tout l’art aristocratique de la chasse, à la fois tradition et privilège. Chasseur passionné comme tous les Bourbons, le Roi-Soleil s’adonne le lundi et le jeudi à son loisir favori qui, avant tout autre genre pictural, est digne d’être représenté dans une demeure royale. Les décors cynégétiques envahissent les maisons de chasse du Roi, en premier lieu Marly, Trianon. Saint-Simon relate comment les nobles « faisaient leur cour en offrant au souverain des chiennes couchantes fort belles et bien dressées » car Louis XIV voue « un amour immodéré à ses chiens ». Au cours de ses chasses, Desportes dessine sur le vif les attitudes de la meute royale qu’il donne ensuite à choisir au roi. C’est ainsi qu’il devient le peintre des chasses royales et le portraitiste des chiennes préférées de Louis XIV. Il applique à l’art animalier les qualités d’expression requises par le genre du portrait et hisse ainsi la peinture animalière à ce rang. Mais Desportes n’entend pas se consacrer uniquement à la peinture animalière. Ses ensembles décoratifs inclus dans des boiseries relèvent ainsi du grand goût français. « Il y a chez Desportes cette belle emphase française où la rhétorique joue un rôle », observe Dominique Brême. Puisant dans le répertoire de l’Europe du Nord, Desportes se fait une spécialité des tableaux de « grands buffets », autrement dit des natures mortes disposées sur des tables de marbre, où le gibier jouxte les pièces d’orfèvrerie ciselées, les bouquets majestueux, les corbeilles de fruits aux coloris étincelants, les étoffes chatoyantes. Cependant sa vision est réaliste, éloignée des « vanités » et de leur portée symbolique ; sa manière est retenue et élégante, à la française... La dernière commande que reçoit Desportes est d’ailleurs un « buffet d’orfèvrerie » pour le château de Choisy. Toutefois au XVIIIe siècle ce goût décline au profit d’un renouveau thématique insufflé par le style rococo. Desportes, peintre des chiens de Louis XV, voit surgir en 1710 un rival en la personne de Jean-Baptiste Oudry. « C’est une douce rivalité, précise Dominique Brême, Oudry a hérité de Largillierre une palette acide et chatoyante, une matière riche, alors que Desportes est plus proche de Rigaud, porté vers le clair-obscur, avec une peinture lisse ; ils sont à la fois concurrents et différents ». Les deux peintres animaliers se partageront les commandes pour les nombreux châteaux de chasse de Louis XV qui fait construire Bellevue à Meudon pour la Pompadour, agrandir et redécorer Fontainebleau... En 1755, la disparition de Jean-Baptiste Oudry signera celle de la peinture animalière en France. Quant à la postérité de Desportes, elle est à chercher du côté des natures mortes, avec Jean Siméon Chardin qui fait évoluer le genre vers une vision plus dépouillée et intériorisée. Alexandre-François Desportes, homme du XVIIe siècle, demeure la figure de référence de la peinture animalière en France. Louis XIV appréciait tant l’art de son peintre qu’il aurait fait accrocher l’un de ses tableaux « dans l’intimité de son petit appartement interdit aux courtisans, non loin du sourire de la Joconde »…
Alix Saint-Martin

Infos pratiques

Esquisses d’Alexandre-François Desportes (1661-1743), à partir du 20 mars au Domaine départemental de Sceaux.  Site internet : domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.net

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