Expositions

Les Ames grises

Maison détruite. Mont Trebevic, Sarajevo - Bosnie Herzegovine 2010.©Camilla de Maffeï,

"Les âmes grises : récits photographiques d’après-guerre", c’est le nom complet et explicite de la 3e édition du festival de photographie Allers-Retours dans les jardins du musée Albert-Kahn.

Depuis le 27 mai et en quatre temps -  Portraits, Paysages, Théâtres et Monuments - comme autant de variations successives  sur le même thème, les spectateurs sont confrontés aux regards de huit photographes.


« Ce festival répond à la volonté du musée de s’inscrire dans la continuité du projet d’Albert Kahn et de montrer dans quelle mesure la photographie reste un outil d’investigation pertinent pour comprendre le monde d’aujourd’hui »,
explique Valérie Perlès, directrice du musée. Le musée met ainsi en lien ses deux manifestations, l’actuelle exposition À la recherche d’Albert Kahn, inventaire avant travaux et l’édition 2014 d’Allers-Retours.

Homme du dialogue entre les peuples et les cultures, ardent pacifiste, Albert Kahn se révèle également un patriote engagé pour la cause nationale dans le contexte historique de la Grande Guerre. Il résout ce paradoxe en racontant, pour mieux la combattre, « la guerre en images ». Confiant dans la résolution du conflit par le droit, Kahn envoie ses opérateurs à l’arrière du front afin de recueillir des films et des photographies. Il constitue un fonds documentaire exceptionnel, qui rejoindra les Archives de la Planète, son œuvre magistrale au service de la paix entre les hommes.

Juste mémoire
« Les œuvres présentées ici permettent d’appréhender la problématique de la construction des récits liés aux conflits armés, récents et plus anciens », précise Valérie Perlès. De l’émergence du récit à la commémoration collective, voire nationale, Allers-Retours montre combien le travail de mémoire se construit par l’image. « Les photographes évoquent la guerre en creux par les cicatrices des corps et du paysage, par les traces des traumatismes infligés à la mémoire… Progressivement, le récit du désastre prend forme. Il redéfinit les contours de chaque individu en même temps qu’il invente de nouveaux repères ». Les quatre expositions sont séquencées comme les quatre moments de ce processus qui s’ouvre par l’étape post-traumatique : quand les témoins réussissent à parler.

A partir du  27 mai, le public découvre ainsi le travail de Jonathan Torgovnik, au Rwanda, et Rita Leistner, au Liban. Rwanda, conséquences involontaires, présente une série de portraits de femmes rwandaises violées durant le génocide de 1994 et leur enfant issu du viol. Tragédie, honte et silence, sont relayés par la parole des témoignages poignants… À l’été 2006 au Liban, Rita Leistner photographie, elle, avec Portraits-paysages de guerre, une génération qui peine à sortir de son identité de « victime de guerre ». Ses diptyques sont des « anti-monuments » où les habitants apparaissent à la fois dans les ruines de ce qui était leur lieu de vie et dans le contexte banal de la vie quotidienne. La vie met la guerre à distance.

Récits fragmentaires

Avec  Retirada présentée à partir du 1er juillet, Laetitia Tura a mené l’enquête sur l’exil des Espagnols  -  qui ont fui la guerre civile. L’archive papier et la topographie du paysage matérialisent, en lieu et place d’un récit commun, la mémoire et l’histoire de milliers d’Espagnols. Parallèlement, Camilla de Maffeï a travaillé sur le mont Trebevic, à Sarajevo, site des Jeux olympiques de 1984, occupé en 1992 par les troupes serbo-bosniaques, devenu aujourd’hui « une  frontière entre les groupes ethniques ». Amère, la population de La Montagne visible est abandonnée et ici l’histoire de la guerre reste à écrire. Dans les deux récits photographiques, « la consignation » du paysage lui donne l’envergure d’un  monument.
Exposé à partir du 12 août, Vasantha Yogananthan a enregistré les récits théâtralisés élaborés par les Tamouls qui ont fui le Sri Lanka et les Tigres du LTTE.  Îles intérieures montre la communauté en exil rejouant son Histoire, les attaques militaires sur les populations civiles, au sein de  « théâtres de guerre ». Avec Théâtre de conflit, Émeric Lhuisset, transpose, lui, les codes de la peinture historique dans la représentation iconique de combattants  incarnés par les combattants kurdes du Komala, en Iran.
Enfin, le dernier épisode de l’exposition s’intéresse, à compter du 16 septembre, au « discours historique naturalisé », matérialisé par le monument ou à défaut par le mythe. Avec Stèles, Patrick Tournebœuf fait l’inventaire systématique des monuments symboles qui interrogent notre relation à la mémoire et à l’Histoire : il les photographie selon les règles d’une dramaturgie personnelle - unité de temps, de distance, de cadrage, de lumière - et leur redonne ainsi présence, relief et sens. Avec les installations Avec Caux 2004 et Jubilée 2002, Bertrand Carrière a créé pour sa part dans le département de Dieppe un monument temporaire à la mémoire d’un contingent de jeunes Canadiens sacrifié lors du Débarquement. En palliant ainsi l’amnésie officielle, le photographe questionne la grande Histoire : « que décide-t-on ou non de monumentaliser ? ».

Alix Saint-Martin

En savoir plus

Jusqu' au 26 octobre 2014. Infos pratiques, tarifs des visites libres et visites guidées, jours et horaires d'ouvertures sur le  site internet du musée Albert-Kahn

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