Picasso devant la nature

Expositions

Picasso devant la nature

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Le musée du Domaine départemental de Sceaux présente Picasso devant la nature en partenariat avec le musée national Picasso-Paris. Une exploration rarement menée. Du 15 septembre au 31 décembre 2017.

« Mes plus pures émotions, je le ai éprouvées dans une grande forêt d’Espagne où, à seize ans, je m’étais retiré pour peindre », confie Picasso à son ami Apollinaire en 1905. C’est là que tout commence avec la nature, sa magie, les pulsions de vie et de mort qu’elle délivre et que Picasso laisse remonter pour les métamorphoser, les conjurer… 

Pablo Picasso est originaire de Malaga et n’a connu que la vie citadine au gré des déménagements familiaux. L’été 1898, invité par son ami le peintre Manuel Pallarès dans le village de ses parents, à Horta de Sant Joan, une région sauvage de l’Ebre, Picasso découvre la campagne, peint depuis les grottes fraîches qui dominent le paysage, décrit le réel comme il l’entend, loin des contraintes académiques. « Tout ce que je sais, je l’ai appris au village de Pallarès », affirmera-t-il plus tard.

En octobre 1900, Picasso a tout juste dix-neuf ans et arrive à Paris. Il fréquente les cafés de Montmartre, cénacles de la vie de bohême, où il noue de solides amitiés en particulier avec les poètes : Max Jacob dont il partage la misère et la chambre et, peu, après avec Apollinaire un habitué du Bateau Lavoir où Picasso s’installe en 1904. Surnommé « le petit Goya », Picasso est exposé en 1901 par le marchand d’art Ambroise Vollard qui lui achète, en 1906, la plupart des des tableaux de sa « période rose ». Accompagné de Fernande Olivier, Picasso peut offrir les billets pour l’Espagne, l’été commence…

Paysages ibériques
Après un passage à Barcelone où réside la famille de Pablo, le couple gagne la campagne sauvage et grimpe à dos de mulet vers un bout du monde, le village de Gossol. La nature y est rude, « primitive ». De cet endroit frustre, de ces paysages âpres et grandioses, parsemés de quelques maisons, habitants, ânes, porcs, chèvres…, Picasso fait son royaume et en tire ses sujets. À 1 500 mètres d’altitude, l’air est vif, les couleurs transparentes oscillent dans une déclinaison d’ocres qui resserre la palette du peintre. Picasso a vingt-cinq ans, désormais il épure, stylise, s’affranchit de la reproduction du réel, se tourne vers les tonalités de la terre, celle de ses racines, sa patrie, l’Espagne. Dans moins d’un an, à l’été 1907, Picasso va stupéfier le monde en produisant Les Demoiselles d’Avignon, un coup d’éclat qui « révolutionne l’art moderne » (Pierre Daix). Entre temps, la mort de Cézanne en octobre 1906 et la grande rétrospective du Salon d’automne en 1907, auront suscité le désir de géométriser. Picasso déclarera à son ami Brassaï : « Cézanne était notre père à tous… mon seul et unique maître » (in « Conversations avec Picasso »). La première section de Picasso devant la nature présente ainsi deux huiles sur toile, L’Arbre (été 1907) et Paysage aux deux figures (automne 1908) où les passages cézanniens de Picasso rendent hommage à la schématisation progressive des Grandes Baigneuses du Maître. Dans la version de Londres, où corps et troncs conjuguaient leurs volumes pour dresser une architecture du paysage, ce dépouillement du langage cézannien permettait de «mieux percevoir la pure sensation de la nature ». Picasso, lui, pousse l’épure de ses deux figures jusqu’à incorporer l’une d’elle au tronc de l’arbre, et l’autre à la terre, à la recherche du caractère primitif de cette nature qui féconde les corps, les ensevelit, les métamorphose… Un résumé de toute la dramaturgie du cycle vie-mort qui sous-tend l’art de Picasso.

Formes archétypales
À l’été 1909, Picasso retourne à Horta de Sant Joan de Ebro, cette fois avec Fernande. Auprès de son ami Tériade, Picasso explicitera bien des années plus tard son rapport à la nature : « je travaille devant elle, avec elle, pas d’après elle… Elle suscite d’autres expérimentations, inventions de formes et techniques… ». Ce que montrent les dessins préparatoires de Barcelone, cette fragmentation du paysage en facettes qui éclate, en 1909, dans la toile intitulée L’Usine de Horta de Ebro (La Briqueterie à Tortosa). Pour la première fois apparaissent les expérimentations cubistes et l’ajout d’éléments avec l’introduction de palmiers – qui n’existent pas à Horta. Leurs courbes stylisées, leur tonalité verte, tranchent avec les cubes des différents plans – toits, montagnes, ciel – dont les facettes s’interpénètrent, de l’ocre au gris. La question se pose même de savoir si L’Usine en question n’est pas un paysage imaginaire qui répondrait à celui de Cézanne… Picasso affirme ainsi que la composition est plus importante que le sujet et que la nature se plie à l’ordre du peintre… L’exposition présente encore dans cette seconde section, nombre d’esquisses et croquis à la plume, l’encre, le crayon graphite, le fusain, mais aussi des aquatintes au sucre, des photographies prises par Picasso de ses sujets de prédilection, Le Réservoir de Horta, Vues du village…  Et c’est à Horta que la confrontation de Picasso avec Cézanne culminera à travers Le Mont de Santa Barbara dont Picasso fait sa Sainte-Victoire. Il le peint sous toutes ses facettes, incorpore les principes cézanniens puis applique sa vision du cubisme. Le processus créatif de Picasso est en place depuis Les Demoiselles d’Avignon : enregistrer le réel, schématiser, disloquer, opérer une réorganisation formelle (dans l’idée des assemblages de Rodin). « Le paysage aura eu un rôle prépondérant dans la formation du cubisme et l’on peut dire ici que le genre est fondateur, explique Flora Triebel, conservatrice au musée de Sceaux et co-commissaire de l’exposition avec Coline Zellal, conservatrice au musée national Picasso-Paris. Par la suite, Picasso ne s’adonnera au paysage que de manière ponctuelle, lors de séjours successifs comme à Céret puis comme un simple entraînement de la main... Le fil rouge de l’exposition montre comment Picasso passe de la représentation de la nature à sa réinvention. » Picasso est le virtuose de l’interchangeabilité entre végétal, animal et humain. C’est ainsi que L’Arbre (1944) devient une allégorie de la guerre. Pour sa puissance expressive, cette feuille de grand format (plume, encre de Chine, lavis) est présentée seule entre deux sections de l’exposition. Le 4 janvier 1944 Picasso choisit cette figure archaïque de la verticalité, comparable à une figure humaine - L’Arbre - nu, torturé, crucifié, aux branches en forme de têtes d’animaux stylisés dont les cornes s’entrechoquent…, pour dénoncer l’horreur de la guerre. Un écho de Guernica.

Du végétal à l’animal
En 1936, Ambroise Vollard commande à Picasso un bestiaire (trente et une illustrations de l’Histoire naturelle de Buffon). Dix-sept de ces planches sont présentées à Sceaux dont la célèbre Chèvre. La technique de la gravure à l’aquatinte au sucre permet à Picasso de composer sa planche comme il dessine, d’un geste rapide et libre. Sa proximité dans la vie quotidienne avec chats et chiens, souris, tortue, guenon, chèvre… lui permet de restituer leur façon de se déplacer. Le public découvrira quelques éditions anciennes de l’Histoire naturelle  prêtées par la bibliothèque André-Deguine et un « Herbier sensible de Picasso » réunira une collection de textes de Picasso et de ses contemporains traitant de la nature.Picasso a une compréhension intime de la nature alliée à une curiosité infinie. Très naturellement il détourne le monde végétal pour créer des formes nouvelles qui font sens. Toutes sortes de vecteurs sont utilisés : réversibilité, mise en abyme, assemblages, retournements, fusion, destruction, hybridation, figures à double sens… Et toutes sortes de matériaux : ainsi, deux compositions au sable sont présentées à Sceaux dont l’étrange Objet à la feuille de palmier. Sur le même mode, l’ami Brassaï a photographié dans l’atelier, en 1932, une série d’œuvres éphémères dont Sculpture à partir d’un assemblage de pot de fleur, racine, plumeau et corne, ou encore, Miche de pain plantée d’une fleur… À la suite de cette section noir et blanc, l’exposition aborde la couleur dans une dizaine d’œuvres issues de techniques différentes (gouache, huile, gravure sur linoléum, crayons de couleur…). On retrouve la figure du  Nu dans la nature, chère à Cézanne, stylisée dans la série des linogravures sur les faunes et bacchanales (Bacchanale avec chevreau et spectateur montre l’aplat du ciel au sol et le relief au ciel). Le nu est présent dans l’ultime Variation — Femme nue cueillant des fleurs — sur le thème du Déjeuner sur l’herbe de Manet, gravée en 1962 (de 1954 à 1962, Picasso compose une quarantaine de Variations). L’exposition se clôt sur deux portraits de femmes, le corps nu de Marie-Thérèse Walter et le visage végétalisé de Françoise Gilot. La compréhension du féminin chez Picasso est en effet associée à la nature, à la fécondité, à la plénitude. Nu dans un jardin, 4 août 1934, est une grande huile sur toile qui évoque les courbes généreuses de Marie-Thérèse en écho à celles de la nature. Cette toile nocturne place le monde aquatique à ses pieds, le monde végétal en ciel de lit, l’expression d’un rêve d’harmonie. Pour le Portrait de Françoise (30 juin 1946), réalisé aux crayons de couleur, Picasso invente « la femme fleur » qu’il qualifie de « figure érotisée de la nature ». Il réemploie la nature pour décrire Françoise et ses cheveux deviennent vase contenant le visage.Et c’est ainsi que la nature hante tout l’œuvre de Picasso comme une présence fondamentale, un réservoir inépuisable de formes et de pulsions, une entité magique permettant d’accéder à l’intériorité de l’être humain que Picasso-sorcier capte et transfère dans son art.
Alix Saint-Martin

Infos pratiques

Picasso devant la nature, du 15 septembre au 31 décembre au Musée du Domaine départemental de Sceaux. Plein tarif : 6,50 €, tarif réduit : 3,50 €. Entrée gratuite les samedi 16 et dimanche 17 septembre, de 14 h à 18 h 30.

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