Patrimoine

Rencontre

A Boulogne, dans la ruche du tag

Alain-Dominique Gallizia - CG92/O. Ravoire,

Alain-Dominique Gallizia, architecte, possède la plus grande collection de graffitis au monde. Rencontre à Boulogne dans sa Ruche du Tag.

L’œil averti repèrera quelques coups de marqueur sur un volet. Hormis cela, rien d’ostentatoire. Passés une porte d’entrée ordinaire et un couloir obscur, le visiteur, privilégié, a pourtant l’impression d’avoir pénétré dans la caverne d’Ali Baba. Une multitude de toiles ornent les murs, du sol au plafond. D’autres sont simplement entreposées de-ci de-là. « Ce n’est qu’une petite partie de ce que je possède, prévient l’hôte. La plupart de mes œuvres sont stockées en lieu sûr. »

En moins de dix ans, Alain-Dominique Gallizia a constitué la plus grande collection internationale de graffitis : il en possède quatre cents environ

« Tout ce que les gens pensent savoir sur le graffiti est faux, prévient-il d’emblée en prenant place sur l’un des larges canapés de cette pièce, lieu informel d’exposition et de rencontre, baignée de lumière grâce à sa verrière. Ce que moi-même je pensais le jour où j’ai rencontré des artistes pour la première fois était complètement faux. » C’était en 2005. L’aristocrate piémontais distribue des sacs de couchage aux SDF aux alentours de la gare du Nord avec la Fondation Setton, une des nombreuses œuvres caritatives qu’il soutient. Il croise des graffeurs dont les œuvres ornent parfois les palissades de ses chantiers ou les terrains vagues à proximité. « Rêvant d’accoucher un nouveau monde », il est en effet devenu architecte après s’être essayé à l’obstétrique et au droit et à la politique en parallèle des Beaux-Arts. « Alors que moi-même je pouvais mettre mon nom sur mes immeubles pour l’éternité – ce que je refusais de faire -, leur travail à eux était par définition éphémère. J’ai donc proposé de recueillir leurs œuvres et de les mettre à l’abri du temps mais surtout pas des regards. » Au grand dam de ses collaborateurs, ADG décide donc de transformer l’ancien atelier de serrurerie qu’il vient d’acheter à Boulogne-Billancourt - deux cents mètres carrés destinés au départ à devenir ses bureaux - en « Ruche du Tag ». Seen, Toxic, Rammelzee, Bando, Quik…, les plus grands se succèdent. Les murs de la cage d’escalier, en passant par ceux des couloirs et des deux étages, peuvent en témoigner. Outre cette unité de lieu, l’architecte impose deux autres contraintes à ces artistes venus du monde entier. Il leur fournit deux toiles horizontales de 60 x 180 cm. Ils doivent signer la première et peindre, sur la seconde, ce que leur évoque l’amour. « On a raconté que j’avais choisi ce format panoramique pour évoquer les wagons des trains, s’amuse le Boulonnais. Foutaises. À l’époque je roulais en smart. 180 cm c’était la distance qui séparait mon pare-brise de ma vitre arrière.  Quant au thème imposé, l’amour, au départ les artistes l’ont refusé. Puis ils ont compris que, puisque personne ne l’avait jamais fait, ils combattraient à armes égales. » Car Alain-Dominique Gallizia découvre peu à peu que le graffiti est un « art de duel », un « art chevaleresque » avec ses codes, sa hiérarchie, ses exploits et son éthique. Au-delà de la métaphore, il reste lucide. « C’est un milieu très fermé, très violent, très hétéro. » Devenu à la fois mécène, commanditaire, collectionneur, défricheur, ADG est intarissable sur le sujet. « Mais je ne prétends pas avoir réussi à faire partie de leur monde. Notre seul point commun, c’est d’être des artistes de la rue. Moi le premier, en tant qu’architecte. Pas d’architecte, pas de mur. Pas de mur, pas de graffiti. »


Le pressionnisme

C’est en 1971 que le New York Times révèle une nouvelle expression graphique, le tag, avec un article consacré au désormais légendaire Taki 183, un coursier grec qui inscrit au marqueur partout où il passe le diminutif de son prénom Demitrius et le numéro de sa rue. L’arrivée de la bombe aérosol et des premiers maîtres va donner naissance à un véritable mouvement pictural le «  pressionnisme ». « Le tag n’est qu’un paraphe comme une signature au bas d’un document administratif, explique Alain-Dominique Gallizia. Alors que le graffiti est une œuvre artistique. La bombe est au pinceau ce que le violon est au piano. Avec le piano, la note est déjà faite. La bombe elle, comme le violon, est extrêmement difficile à maîtriser. C’est la distance, la vitesse, l’inclinaison de la bombe et la pression sur la capsule qui déterminent la largeur et la densité du trait. Il faut quatre à cinq ans pour y arriver. Beaucoup renoncent. » ADG compare le graffiti à la calligraphie ou à l’enluminure. Les premiers artistes se surnommaient d’ailleurs les « writters », les écrivains. Certains se comparaient même aux moines copistes du Moyen-Âge. Le phénomène est importé en France au début des années 80 par un jeune Franco-Américain, Philippe Lehman, alias Bando, originaire de Saint-Germain-des-Prés. « C’est une autre idée reçue. Les graffeurs viennent des quartiers chics. Ils ne quittent le centre de la capitale et n’arrivent en banlieue que pour trouver des terrains en friche. » À Paris, les peintres « attaquent » les quais de Seine, les palissades du Louvre et le terrain vague de Stalingrad, lieu du premier grand rassemblement international.

« Chaque pays qui s’en est emparé a enrichi cet art et ça continue encore », souligne Alain-Domique Gallizia. États-Unis, Pays-Bas, Iran, Chine, Chili, Australie, Autriche, Belgique, Islande, Afrique, Allemagne..., sa collection est un véritable panorama. Il possède aussi de nombreuses esquisses et dessins, preuve de l’importance du travail préparatoire chez ces artistes. « Aujourd’hui, cet art figuratif, caché pendant plus de quarante ans, est à maturité et mérite d’être enfin connu et reconnu. Basquiat et Keith Haring ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Moi je veux montrer la forêt. »

Bâche muséale

Il commence en 2009 avec l’exposition TAG (pour Tag And Graffiti) au Grand Palais à Paris. En cinq semaines, plus de 80 000 personnes découvrent la collection « Amour » qui compte alors trois cents toiles créées par cent cinquante artistes tous passés par Boulogne. Un succès mais qui aurait coûté à l’architecte passionné de vitesse son Aston Martin. Un an après, il réitère pourtant à l’angle de l’avenue de Wagram et de la rue de Prony dans le 17e arrondissement. Il fait recouvrir un immeuble en travaux d’une bâche de 2000 m2 où est reproduite une soixantaine d’œuvres. Parallèlement, durant trois week-ends, 72 artistes sont invités à peindre « en live » et leur toiles vendues ensuite aux enchères au profit de l’association Paris Tout P’tits qui aide les familles démunies avec des enfants en bas âge. Bilan : 435 000 € récoltés. Enfin, à l’été 2011, pour célébrer les quarante ans du pressionnisme, Alain-Dominique Gallizia a organisé à Monaco la plus grande exposition historique de graffitis sous le haut patronage du prince Albert II. «  Son Altesse m’a demandé de retirer les toiles qui pourraient choquer. Il a été surpris de voir qu’il n’y en avait pas. Il pensait que j’avais déjà fait le tri. Mais c’est encore une idée reçue. Il y a plus de vulgarité sur les murs des toilettes de n’importe quel lycée que dans ma collection. La pire insulte pour un graffeur c’est « usurpateur ». C’est dire ».

Ce sont surement tous ces projets, qui ont valu à ADG, le surnom de « Crazy Froggy » (la grenouille folle). Son prochain objectif : ouvrir un musée, pourquoi pas sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt encore et toujours. En attendant l’architecte se  félicite déjà de voir le nombre de galeries exposant ses protégés multiplié par soixante. « Celles là mêmes qui, il y a dix ans, me conseillaient de tout jeter à la poubelle.»

Emilie Vast

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