Livres - Cinéma - Jeunesse

Nouvelles techonologies

Jean-Claude Heudin : "La révolte des machines n'arrivera jamais"

Jean-Claude Heudin - CD92/JL Dolmaire,

Jean-Claude Heudin est directeur de l’Institut de l’internet et du multimédia à La Défense. Il fait le point sur l’avancée de l’une de ses spécialités : la robotique.

Du 23 janvier au 13 février, avec "La Science se Livre", une trentaine de villes des Hauts-de-Seine, en partenariat avec le conseil départemental, proposera au grand public un voyage dans le futur autour du thème « Demain la science ». Cette vingtième édition débutera par une soirée inaugurale le 20 janvier au centre culturel Robert-Doisneau à Meudon. Suivront près de cent cinquante animations scientifiques et une trentaine de conférences – dont une animée par Jean-Claude Heudin –. Il sera question de robotique, de biodiversité, de génétique, de nanotechnologies, de paléontologie… Chaque année, environ vingt-cinq mille personnes participent à cette manifestation.

Qu’est-ce qu’un robot ?
Un robot est une créature mécatronique, c’est-à-dire faite de mécanique, d’électronique et d’informatique. Si l’on va un peu plus loin, que l’on prend une définition plus technique, c’est un dispositif capable d’exécuter un certain nombre de tâches programmées, de mettre en œuvre des raisonnements, de percevoir son environnement et d’adapter son comportement aux changements de cet environnement. C’est ce qui le différencie de son ancêtre l’automate qui répète inlassablement une succession de comportements. Prenons la Joueuse de tympanon que l’on peut voir au musée des Arts et Métiers. Cette jolie poupée joue de son instrument même s’il n’y a personne dans la salle. Alors qu’un robot s’apercevrait qu’il n’y a pas de public et arrêterait.

Est-ce que l’on appelle l’intelligence artificielle ?

À partir du moment où l’on parle de créature artificielle, l’intelligence est elle aussi artificielle. Mais l’IA, c’est surtout un domaine de recherche : pouvoir programmer, dans des robots par exemple, des raisonnements, souvent inspirés de ce que l’on peut observer dans la nature et plus particulièrement chez l’homme, pour qu’ils adaptent leur comportement en fonction des situations et optimisent ainsi l’exécution des tâches programmées.  

Concrètement, qu’est-ce qui relève de la robotique aujourd’hui dans notre quotidien ?J
Lorsque j’ai défini ce qu’était un robot, je n’ai volontairement pas évoqué leur morphologie. Pour le grand public, le robot est souvent synonyme d’humanoïde ou d’androïde. Mais ce n’est pas toujours le cas. La forme des robots est le  plus souvent adaptée à leur fonction comme celle de Roomba, le robot aspirateur. Car la robotique envahit tous les secteurs. Il y a des robots industriels depuis une trentaine d’années qui soudent, peignent ou vissent. Il y a des robots domestiques, des robots chirurgiens… L’automobile est aussi un domaine d’application extrêmement important. Une voiture est un système mécatronique. Certains prototypes sont déjà capables d’aller d’un point A à un point B sans conducteur. 

Mais peu d’automobilistes seraient prêts à laisser le volant à un robot. Pourquoi les robots nous font-ils peur ?
Pour les voitures, on en est encore au stade du prototype même s’il faut s’attendre à des applications assez rapides. Mais il est vrai que les robots provoquent un mélange de fascination et d’angoisse. La première explication est d’origine religieuse. En Occident, dans tout le bassin méditerranéen, les traditions ont toujours condamné la création d’êtres artificiels. Selon ces traditions, la création de la vie ne peut être que de nature divine. Une autre explication est la crainte des bouleversements entraînés par le progrès technique. Un débat aussi vieux que l’humanité qui a pris de l’ampleur au XIXe siècle avec la révolution industrielle et qui refait surface aujourd’hui avec la robotique et ses conséquences en terme d’emplois par exemple. Enfin, la troisième explication est culturelle et découle des deux premières. Les auteurs romantiques du XIXe siècle ont fortement contribué à la construction de la figure négative du robot. Le scénario est toujours le même, c’est celui de Frankenstein. On a, au départ, quelqu’un qui maîtrise une technique ou un art. Il crée quelque chose qui, par une intervention divine ou un événement surnaturel (la foudre dans le cas de Frankenstein), prend vie.  Mais il y a transgression des dictats divins donc la créature va échapper au contrôle de son créateur.


C’est ce que l’on a appelé la « révolte des machines »
La révolte des machines, c’est le même scénario que précédemment mais à l’échelle d’une population entière. Des machines sont créées pour faire le travail pénible des hommes. Elles les remplacent tellement bien qu’elles finissent par se demander à quoi servent les hommes et décident d’annihiler l’humanité. Mais la réalité est bien différente. Ces scénarios catastrophe n’arriveront jamais. 

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela ?
Même si ces dix dernières années, nous avons fait énormément de progrès, en particulier en ce qui concerne l’intelligence artificielle on est encore très, très loin de ce dont est capable un humain. Ce qui nous trouble, c’est que, concernant certaines tâches bien précises, nous sommes capables de concevoir des machines plus performantes que nous. Si je prends le logiciel Excel, ses capacités de calcul sont bien plus puissantes que les miennes. Mais de là à ce que le tableur se révolte et supprime tous les mathématiciens de la planète… C’est la même chose pour les logiciels d’échecs. Kasparov s’est fait battre pour la première fois en 1997. Aujourd’hui, les programmes d’échecs sont plus forts que tous les joueurs. Mais même le programme le plus puissant ne sait rien faire d’autre que de jouer aux échecs. Je caricature un peu mais créer une intelligence artificielle dite totale relève encore de la science-fiction. Les prévisions qui l’annoncent pour 2045 sont complètement délirantes. C’est un peu comme lorsque l’on a découvert l’ADN en 1953. On s’est dit : « Ça y est. On va tout comprendre, on va tout guérir ». Et plus on avance, plus on découvre que c’est compliqué. C’est la même chose avec le cerveau humain et l’intelligence. 

Comment le Japon est-il devenu LE pays des robots ?
En termes de recherche ou de conception, les Japonais ne sont pas plus en avance que nous, que les États-Unis ou l’Allemagne. Le leader de la robotique humanoïde est d’ailleurs une société française et même alto-séquanaise Aldebaran Robotics. Malheureusement, faute de financements, elle a été rachetée par des Japonais. C’est en terme d’utilisation que ces derniers sont les plus avancés. Les explications sont culturelles et religieuses. Ils ne sont pas dualistes, contrairement à nous. Il n’y a pas Dieu d’un coté et les hommes de l’autre. L’homme fait partie de la nature et ses productions également. Dans les mangas, par exemple, les robots ne sont pas des esclaves prêts à se rebeller mais des compagnons de vie ou des sauveurs de l’humanité. La robotique est devenue un développement technologique stratégique et que la population accueille ces machines avec bienveillance. Les Japonais ont par exemple choisi de miser sur les robots pour faire face au problème de vieillissement de la population et assister les séniors dans leur vie quotidienne.

Même si la révolte des machines n’aura pas lieu, des accidents pourraient survenir. Quels sont les garde-fous ?
Les robots étant des machines comme les autres, certains comportent déjà des dispositifs de sécurité comme un bouton d’arrêt d’urgence par exemple. Les robots pourraient être équipés de dispositifs de protection, d’anti-virus, de « boîtes noires », soumis à des crash tests… La science et la technologie ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles sont ce que nous en faisons et la robotique ne fait pas exception. Il y a de plus en plus de réflexions éthiques, déontologiques et juridiques. Nous sommes encore en amont mais pas pour longtemps. Mon sentiment est qu’il faut replacer l’homme au centre. Le robot doit être conçu pour améliorer notre quotidien, pas pour nous remplacer. Il ne faut pas perdre cela de vue quand on construit un robot et quand on l’utilise. 
Propos recueillis par Émilie Vast


Rechercher dans l'agenda

Catégories

Annuaire des lieux culturels