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Les maisons oniriques de LeCaron

, LECARON ARCHITECTE ILE SAINT GERMAIN

Sur les hauteurs de Clamart, adossées à la forêt, sept maisons singulières dialoguent. Un quartier né de l’imagination d’un architecte à part : Jacques-Émile LeCaron.

Il était une fois dans la forêt de « Clamararat », un jeu d’échecs géant dont les pièces maîtresses auraient poussé une à une, trente ans durant, au milieu de sages petits pavillons… Ce qui pourrait n’être qu’un conte est aujourd’hui l’unique exemple, avec Mallet-Stevens, de construction dans une même rue de plusieurs bâtiments remarquables, Jacques-Émile LeCaron dit fonder ses maisons « soit sur un conte, une musique ou un mythe ». Clamart réunit les trois sources en une rue. C’est ainsi qu’au « Clamararat », trois rues aux noms de plantes et d’arbres, Fougères, Châtaigniers, Cèdre, forment un havre de verdure où se sont déposées sept, bientôt huit, maisons extraordinaires. Dans ce triangle vert est né une sorte de « ville dont le prince est un enfant ». Pour la construire, l’enfant a emprunté à Alice, celle du «Pays des Merveilles », les clefs des songes et des énigmes qui ouvrent les portes des maisons sur la lumière ou sur le vide...

Derrière le miroir

L'architecte s’est servi de son savoir et de la magie de son art pour enchanter les maisons et leurs habitants. L’une des plus récentes est « Derrière le miroir ». Le ciel a remplacé la façade et les oiseaux paraissent y voler librement. De l’autre côté, on peut cacher ses secrets… comme le savent les enfants. Un peu plus haut, « I » s’est échouée sur un autre mont Ararat, « le Clamararat » : pour entrer, la passerelle a disparu… mais la porte est toujours là. À l’origine, c’était un petit pavillon que ses propriétaires successifs avaient empâté d’extensions grossières. LeCaron les remplaça par des parois en brique de verre et au centre, un puits céleste d’où coule la lumière. Si le fil conducteur de la conception de cette maison était « Un Balcon en forêt » de Julien Gracq, c’est sur le toit que l’on comprend pourquoi ! Plus bas dans la rue des Fougères, se trouve la première maison construite par l’architecte, « La maison en acier ». Elle immerge ses pilotis dans la nature, déroule ses vagues rimbaldiennes jusqu’aux « grands arbres indiscrets ». En réalité, c'est une baleine ! Elle vous observe de son gros œil rond et bienveillant. Son ventre abrite Jonas et sa famille. L’intérieur n’est pas organisé de manière habituelle, toutes les cloisons tournent, rien n’est défini mais tout fonctionne, on peut passer d’un état à l’autre, recevoir, travailler, méditer ou jouer de la musique… et par le périscope rouge, aller observer la voie lactée.

En novembre 1999, une surtension accidentelle sur le réseau électrique du quartier fut à l’origine d’un incendie qui laissa la maison en ruines. Absent, le propriétaire décida dès son retour de reconstruire à l’identique : « on ne change pas une œuvre d’art dans laquelle on a bâti sa vie ». Mais pour l’architecte, c’était terrifiant. « Faire une copie de l’original ! Le risque est de réaliser un pastiche exact et désaccordé ! Il fallut décaler la maison dans le temps pour qu’elle ne paraisse pas liftée, pas fausse, retrouver la justesse des tonalités et ce qu’il faut de temps qui passe ». Plus loin, là-bas, on aperçoit deux maisons qui s’envisagent, c’est «le Château de mes filles ». Non loin d'elles, « La Tour de verre » n’est pas d’ivoire… Et pendant ce temps, le « Château de la Belle au bois dormant » s’éveille lentement, sortant des profondeurs de la terre. Les pièces maîtresses du jeu sont en place, il manque encore la maison du Roi…

Entre mythe et conte

« Les mythes nous permettent de nous relier au monde, au passé, aux femmes, à la mort… Chaque maison est une création qui a une histoire »,  explique Jacques-Émile LeCaron. Fort de l'expérience de son « avant-première maison » assortie d’une terrible réflexion de l’enfant des lieux : « il n’y a pas de place pour moi dans cette maison », il décide un jour de ne plus jamais construire comme font les architectes. LeCaron engage désormais un dialogue avec le maître d’ouvrage, « un délire à deux avec de la raison », il met au jour l’archéologie personnelle, la culture, l’imaginaire, ce qui remonte de l’enfance…, l’architecte devient « l’Autre » pour édifier une réalité qui tienne et soit œuvre d’art. Les maisons LeCaron parlent en toute discrétion du savoir de la haute technologie et de l’impressionnante maîtrise technique qui les sous-tend. Ce qui ne se voit guère plus mais se perçoit, c’est le mythe. LeCaron place notre substrat au cœur de l’architecture. C’est cela qui va donner son axe et son sens car une maison « révèle »  une maison va jouer avec ses habitants, influer sur leur mode de vie, communiquer, donner ou reprendre… Ainsi, dans le département des Hauts-de-Seine, d’autres mythes sous-tendent d’autres maisons enchantées, « Rêve dans un œil d’or » près de l’Observatoire de Meudon, « Le bois sacré » à Chaville… « Ces maisons sont des vaisseaux immobiles, ce qui bouge c’est le ciel, la nuit, les saisons, les arbres, tout se métamorphose…, la maison est un véhicule pour traverser la vie… et l’architecture un vêtement qui devrait donner dignité et sourire aux habitants »..

L'atelier Toulaho


À Clamart, l’architecte a installé son atelier au cœur de son œuvre. C’est tout là-haut que demeure le Maître de l’échiquier, protégé, à l’abri. C’est là qu’il travaille, prêt à intervenir et à diriger la partie de manière décisive. Entouré de parois invisibles que la lumière et la nature franchissent à leur gré, il a créé Toulaho» pour y faire vivre ensemble l’ombre et la lumière dans les infinies palpitations des arbres dont le verre fait l’éloge. La dimension végétale de la maison lui a permis de vivre la nuit avec les animaux de la forêt. Dans le haut de l’immense atelier de verre, au-dessus du jardin d’hiver… empli de musique comme il se doit mais aussi d’orangers et de citronniers, il a « encielé » une maison en bois, hommage au chalet de ce forgeron qui habitait le terrain avant lui. « Comme si, dit-il, toute forme architecturale nouvelle, pour s’enfanter, devait porter en elle, en son sein, avec tendresse et respect, son ancêtre ». Assis les jambes dans le vide, la tête dans la canopée, tel un Tamino contemporain empli de doutes et de questions, LeCaron a longtemps contemplé ce territoire et s’est saisi de son art pour que l’harmonie règne sur l’échiquier. L'enfant qui ne cessait de vouloir assembler ses morceaux de bois en des combinaisons imparfaites et toujours renouvelées, est devenu l’architecte qui associe les formes et le mouvement, les matières et les émotions. Comme tout créateur, qu’il soit peintre, musicien, sculpteur…, LeCaron ne maîtrise pas davantage ce qui s’engendre secrètement en profondeur pour nourrir l’œuvre… À toutes profondeurs !


Alix Saint-Martin

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