Patrimoine

À Sèvres, visite d'une maison abstraite

, MAISON ARCHITECTE SEVRES

Elle vient d'être primée par les internautes et le jury du Prix Grand Public des Architectures contemporaines de la métropole parisienne. Visite sur le coteau de Sèvres d'une maison à vous couper le souffle.

À sillonner la colline, là, juste au-dessus du centre-ville, on se dit qu'il y a des lieux qui ont tout pour mériter une architecture exceptionnelle. On est à la fois en zone urbaine – les premiers commerçants sont tout proches – et ailleurs, là où il ferait bon se poser. Calme, verdure, sentes discrètes : à ceux qui pourraient craindre le tiède ennui des quartiers résidentiels, on conseille d'y regarder de plus près. De se pencher par exemple sur les jardins des immeubles riverains qui prennent racine vingt, trente mètres plus bas et ont poussé dans le ciel jusqu'à former l'une des lignes de toits du quartier. Les autres étant composées des angles plus ou moins aigus des grandes maisons en meulière et des petits pavillons modestes lovés derrière les buissons. Il y a ici quelque chose d'à la fois théâtral et réservé où il ne serait pas séant de faire de l'architecture banale.

Intemporelle

Traverser le temps, voilà l'une des motivations qui ont poussé la maîtresse des lieux et son mari à se lancer dans l'aventure de la maison d'architecte : « J'avais en tête une maison où je passais mes vacances, une maison d'architecte comme on dit, très moderne et tellement agréable. Je voulais retrouver quelque chose comme ça, des lignes, une forme, beaucoup de lumière. » Comme quoi la nostalgie n'est pas seulement affaire de vieilles poutres… Les mots qui reviennent ? Sobre, épurée, fluide. Et quand on évoque les matières, ce sont le verre, l'acier, le bois. « Et pas forcément le béton au sol ou sur les murs. Je n'avais pas envie d'une maison à la mode, pliée aux diktats de l'époque. Plutôt d'une maison intemporelle qui pourrait traverser le temps… » Le premier goût leur était venu d'une maison métallique préfabriquée, qui aurait pu tout aussi bien appartenir aux années cinquante du siècle précédent qu'à celles à venir du nôtre – une maison à la Jean Prouvé (lien). La chose n'a pas été possible, mais il en est resté une certaine idée de liberté par rapport au moderne comme on l'entend.

Contraintes créatives

Choisis pour leur « patte », comme on s'arrête devant une toile parce que la touche vous séduit, les architectes Colboc, Franzen et Associés sont les plus jeunes de la short list. Première piste : deux cubes verticaux reliés par une passerelle, sorte de mur dressé en façade. Mais très vite, ensemble, ils choisissent l'audace en levant le rideau pour s'ouvrir sur la rue. « On est tout près du centre, on a pris le parti d'être dans la ville plutôt que de s'enfermer côté jardin. C'était sans doute le choix le moins évident à faire, mais une fois décidé, le reste a coulé de source. » Les contraintes fonctionnelles étaient simples. On a parlé de fluidité, de vitrages, de lumière ; on pourrait rajouter : pas de couloir et trois chambres pour les ados. Pour ce qui est en revanche des contraintes physiques et légales, ce fut une autre paire de manches qu'il a bien fallu retrousser haut. « Tout est parti des réglementations imposées par les lieux, précise Arnaud Sachet, architecte associé chef du projet. Les retraits obligatoires sur rue et la mitoyenneté avec le petit gabarit de la maison adjacente rendaient impossible l'existence d'un grand séjour carré. En plus, le coteau regarde le nord. On a donc imaginé de faire tourner le volume séjour de 90 degrés, pour échapper à la mitoyenneté et ouvrir sur l'ouest et le sud côté jardin, sans pour autant se fermer en façade. Cela a également permis de créer toutes ces petites terrasses protégées par le surplomb du dernier niveau. » Bref, du bon usage de la contrainte créative... Ce qui n'était pas gagné parce que le chantier lui-même fut plutôt... difficile ! Sentes étroites, rues tortueuses, pente abrupte : l'accessibilité n'est pas le point fort du quartier. « Il a tout fallu faire à la main, et ce n'est pas une image. Impossible d'évacuer les terrassements autrement que par de petits camions d'un mètre cube, autant dire que ça s'est fait à la brouette... Un chantier très sec, par la force des choses, avec très peu de béton coulé et beaucoup de procédés industriels. »

Art abstrait

Quel que soit l'angle du regard, la maison s'inscrit avec naturel dans le paysage, les volumes répondant aux volumes. Pas si audacieuse que ça alors ? À moins qu'au contraire, elle soit très audacieuse pour ouvrir autant d'échappées belles… Les matières des trois niveaux – béton végétalisé au rez-de-chaussée, métal au rez-de-jardin, bois à l'étage – se patinent avec élégance, les couleurs du ciel et des arbres se reflètent sur le bardage noir autour des vitres, l'impression d'équilibre ne tient pas seulement à la hardiesse des porte-à-faux… Aux mots que l'on cherchait pour définir cette maison, il faudrait rajouter « abstrait ». Comme peuvent l'être une peinture ou une musique. Avec leurs hauts visages altiers aux yeux grands ouverts, les grosses meulières du coteau racontent leurs histoires d'un autre siècle. Ici, dans ce jeu de volumes qui tournent la difficulté, ne reste qu'à inventer la vie qui va avec. Ce qui est une belle ambition d'architecte.

Didier Lamare

En savoir plus

www.prixpublicarchi.com

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