Patrimoine

Dans les entrailles de la Tour aux figures

La Tour aux figures de Dubuffet reprend des couleurs

CD92/W. Labre,

Le conseil départemental va restaurer la fameuse œuvre de Dubuffet – dont il est devenu propriétaire – implantée dans le parc de l’Île Saint-Germain à Issy. Objectif : que l’intérieur soit à nouveau visitable.

En s’approchant puis en prenant du recul, en faisant le tour, en penchant la tête à droite ou à gauche, parfois même en fermant un œil, le promeneur cherche à les déceler. Cette « femme en pied » ou ce « grand visage penché » qui ont valu son nom à l’œuvre. Avec ses douze mètres de large et surtout ses vingt-quatre mètres de haut, la Tour aux figures est l’œuvre la plus spectaculaire de Jean Dubuffet (1901-1985), peintre et sculpteur français, inventeur du terme d’Art brut.

« La Tour aux figures s’inscrit dans L’Hourloupe, explique Sophie Webel, directrice de la fondation créée par l’artiste. C’est le cycle le plus original et le plus long du travail de Dubuffet. Il commence en 1962, se termine en 1974 et se caractérise par ses couleurs - blanc, rouge, et bleu -, par ses hachures et ses tracés noirs. L’objectif de Dubuffet est d’exacerber l’imagination du spectateur. Vous pouvez voir des éléments qu’une autre personne ne verrait pas. »  « Mes travaux procédant de ce cycle mettent en œuvre des graphismes sinueux répondant avec immédiateté à des impulsions spontanées et, pour ainsi dire, non contrôlées, de la main qui les trace. Dans ces graphismes s'amorcent des figurations incertaines, fugaces, ambiguës. Leur mouvement déclenche dans l'esprit de qui se trouve en leur présence une suractivation de la faculté de visionner dans leurs lacis toutes sortes d'objets qui se font et se défont à mesure que le regard se transporte, liant ainsi intimement le transitoire et le permanent, le réel et le fallacieux », explique alors l’artiste. Parmi les autres œuvres majeures de ce cycle : le Jardin d’hiver au Centre Pompidou, la Closerie Falbala qu’il avait construit pour son propre usage et toujours visible à la fondation à Périgny-sur-Yerres dans le Val-de-Marne, le Bel Costumé au Jardin des Tuileries…

En trois dimensions
L’Hourloupe ce sont au départ des dessins, des peintures… Puis, « le désir m’est venu de donner à ces graphismes déchaînés, à ces graphismes s’échappant de la feuille plane qui leur sert habituellement de support, des dimensions monumentales », écrit l’artiste. Dubuffet vient de découvrir le polystyrène expansé : « Le polystyrène est blanc, très léger et facile à découper. Dubuffet le sculpte directement avec des instruments tranchants, raconte Sophie Webel, comme des couteaux électriques pour les rôtis. Il faut aussi fabriquer par son beau-frère des appareils électriques pour sculpter au fil chaud. Il commence ainsi à faire des sculptures monuments, des sculptures habitats et la Tour aux figures est un des tout premiers projets de ce genre qu’il montrera en 1968 lors de l’exposition Édifices, projets et maquettes d’architecture au musée des Arts décoratifs. » Mais il faudra attendre deux décennies pour que la maquette d’un mètre devienne une « sculpture monumentée » de vingt-quatre mètres suite à une commande de l’État - la première à Dubuffet - en 1983. « C’est Dubuffet lui-même qui propose la Tour aux figures. C’était un défi je pense », suggère Sophie Webel. Pas qu’un en réalité. Le premier : trouver un emplacement. « L’idée de Dubuffet était que ces sculptures monuments s’inscrivent dans la ville. Lors de l’exposition de 1968, ses premiers projets sont présentés au travers de photomontages où l’on voit, par exemple, la Tour aux figures au milieu de la place Victor-Hugo dans le 16e arrondissement de Paris. Pour Dubuffet, sa tour devait s’inscrire dans un environnement urbain avec une base très dégagée. » Sont donc successivement envisagés la place d’Italie à Paris, le parc de La Villette alors en construction, le parc de Saint-Cloud et finalement l’Île Saint-Germain sur proposition du maire d’Issy-les-Moulineaux, André Santini.  Le terrain est à l’époque géré par un syndicat mixte - composé du Département et des communes d’Issy, de Boulogne et de Meudon - lui aussi favorable au projet. « Dubuffet se rend sur place, raconte la directrice de la fondation. Cette butte sur laquelle la tour sera finalement construite lui plaît immédiatement. En effet, cette possibilité – que la tour soit surélevée – figurait dans ses travaux d’origine. En revanche, ce n’est pas un environnement urbain. Mais inscrire un bâtiment anti-naturiste au milieu des arbres est encore une fois un défi qui lui plaît. Il va donc donner son accord pour cet emplacement. Malheureusement, il meurt juste après, en mai 1985. Entre temps, des études avaient été faites pour la construction de la tour, qu’il avait suivies notamment sur l’aménagement de l’intérieur. »

Promenade sinueuse
Cet intérieur, c’est ce que l’on appelle le Gastrovolve, « encore un nom inventé par Dubuffet qui évoque la coque d’un escargot », sourit la directrice. C’est la combinaison d’une grotte, d’un labyrinthe et d’un escalier. En partant du pied de la tour, il monte, très doucement, passe par plusieurs paliers, rampes et marches successifs, pour atteindre une grande salle tout en haut. Le long de cette promenade sinueuse longue de plus de cent mètres, le visiteur perd la notion de distance, de hauteur. Parce que la tour est « un bâtiment sans fenêtre comme le souhaitait Dubuffet » et parce que le sol et le plafond, blancs, se confondent, réunis par les fameux tracés noirs. « L'usager de cette demeure, à défaut d'autre luxe, y jouira d'une exceptionnelle profusion d'espace où se déplacer librement sans portes à passer. Avec le plaisir d'un habitat grimpant comme celui d'un mouflon », disait Dubuffet. Malheureusement, aujourd’hui la Tour aux figures n’est plus ouverte au public. Une des raisons pour lesquelles le conseil départemental l’a achetée à l’État pour un euro symbolique en mars 2015. « L’État ne voulait pas nous la céder, mais ne voulait pas l’entretenir non plus, explique Patrick Devedjian. Il nous demandait une subvention, mais laissait la sculpture à l’abandon. Ce qui est dommage pour une œuvre d’art contemporain exceptionnelle et connue dans le monde entier. Nous, nous allons nous en occuper, la restaurer, l’entretenir et faire en sorte qu’elle soit de nouveau ouverte. » La Tour aux figures a été réalisée en béton armé, poutres métalliques, résine époxy et peinture polyuréthane. À l’extérieur, les couleurs de cette dernière n’ont pas résisté au temps. « C’est une des principales étapes du chantier de restauration, détaille Michèle Barret, chef de projet culturel au conseil départemental. Faire que la tour retrouve ses couleurs d’origine, bleu, rouge, noir, éclatantes et que son blanc redevienne blanc ». Sont également prévus la réfection de l’éclairage extérieur pour une mise en lumière nocturne, l’aménagement des abords paysagers et la révision technique de l’intérieur de la tour en vue de sa réouverture au public. « Il faudra ensuite l’entretenir régulièrement. Ce qui n’avait pas été fait précédemment », précise François Gibault, président de la fondation Dubuffet. La restauration de la tour se fera en concertation avec cette dernière puisqu’elle est la garante du droit moral de l’artiste et qu’elle avait déjà suivi la construction. De plus, la tour étant classée depuis 2008, le chantier, qui devrait être achevé fin 2019, se fera sous l’égide d’un architecte en chef des monuments historiques. « La valorisation passera alors par l’organisation de visites guidées de l’intérieur, annonce Michèle Barret, mais aussi par la constitution d’outils numériques qui permettront notamment des visites virtuelles de l’édifice. »

Émilie Vast


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