Patrimoine

Meudon

La maison Bloc, une sculpture Ă  vivre

La Villa-atelier d'André Bloc à Meudon - CG92/O. Ravoire, MAISON BLOC

C’est le secret le mieux gardé de Meudon : la villa-atelier construite en 1950 par André Bloc. Visite privilégiée de la maison de l’artiste et de ses sculptures habitacles.

« Vous avez remarqué comme le temps s’accélère… Cette maison date des années cinquante, mais c’est déjà l’autre siècle, on a l’impression que c’était un autre monde. L’architecture, les arts, tout change, de plus en plus vite. C’est passionnant ! »

Les arts, Natalie Seroussi connaît ! À la tête d’une galerie parisienne spécialisée dans les avant-gardes de notre siècle et du précédent, elle et son mari ont acheté la villa-atelier d’André Bloc il y a une trentaine d’années. Ici, entre architecture et arts plastiques – l’alliance des deux, sur les murs et dans les têtes, s’est poursuivie après l’ère Bloc – on a l’impression de vivre à la fois la modernité et l’histoire.

Apprendre, penser, réaliser, transmettre : André Bloc était un intellectuel boulimique. Tout ceux qui l’ont connu évoquent sa curiosité « insatiable », sa « ténacité », son « envie dévorante »… Bref, pas forcément quelqu’un de très reposant : son collaborateur Claude Parent s’en souvient encore, qui à Meudon construisit et habita la maison voisine de la villa du maître, histoire de travailler encore un peu plus…

Né à Alger en 1896, André Bloc est tout entier un homme du XXe siècle. Ingénieur centralien, secrétaire du Syndicat du caoutchouc, il devient architecte par voisinage, voire contamination, notamment de Perret et de Le Corbusier. Homme de savoir autant que de savoir-faire, Bloc ne va cesser de promouvoir la modernité à travers les trois grandes revues qu’il fonde et dirige : L’Architecture d’aujourd’hui avant-guerre, Art d’aujourd’hui puis Aujourd’hui : art et architecture dans les années cinquante et soixante. Et comme aménager et construire ne suffit pas à le rassasier, il s’initie à la sculpture pendant la guerre, durant son exil forcé dans le sud de la France. En 1949, après avoir lancé Art d’aujourd’hui, sorte de défense et illustration de l’art abstrait, il s’attaque à la construction de sa villa-atelier de Meudon.

Un théâtre de l’intime

Sur une parcelle pareille, cascadant là où les hauts de Meudon font de l’œil au Brimborion de Sèvres, n’importe quel architecte se serait laissé allé au « grand geste ». Un peu flambeur, la façade comme un emblème, la découpe arrogante des structures et la vue imprenable sur Paris… Pas vraiment le genre d’André Bloc – qui d’ailleurs n’est pas n’importe quel architecte ! Non, lui, pour asseoir sa demeure qui sera aussi son atelier, il délaisse le haut et choisit de se lover dans le creux, façon vallon. Côté rue au bord de la pente, la discrétion est une profession de foi. Côté espace, la maison en V ouvert – un peu comme deux mains qui feraient offrande – s’épanouit sur le jardin en pente. C’est un amphithéâtre du murmure, un cirque du soleil voilé, des arènes de l’intime.

Murailles moitié de pierre, moitié de verre, les deux niveaux ouvrent et ferment les espaces. Ceux du dehors, où règnent les arbres et les bassins. Ceux du dedans, salon ou bibliothèque traversés de lumière, chambres encloses dans les pénombres latérales. Les pierres des murs glissent du dedans au dehors, traversent les châssis métalliques des très hautes baies, rien finalement ne commence ni ne s’arrête dans ce lieu de vie et de création.

Créateurs d’aujourd’hui

Dedans, comme l’épine dorsale d’un monstre échappé du Museum national d’histoire naturelle, l’escalier intérieur signé Bloc se mesure aux courbes de la façade. La légèreté du dessin n’a d’égale que celle nécessaire au pas qui l’emprunte… « Un vrai cauchemar de mère de famille, se souvient la propriétaire. Bloc n’avait pas d’enfants… Il a fallu installer pendant quelques années des garde-corps provisoires. »

André Bloc était ingénieur. Comme Jean Prouvé. Et comme lui accordait aux détails techniques une attention toute particulière. Le savoir-faire ici est aussi souci du bien-faire, respect envers ce qui s’encliquette et baigne dans l’huile. Pour preuve, les systèmes métalliques de fermeture des baies vitrées, savant jeu de coulisse et de pivot dont la ligne joint l’utile à l’agréable, le fonctionnel à l’élégant. Perpétuant la tradition désormais demi-séculaire de cette maison qui est à la fois d’architecte et d’artiste, d’ingénieur et de sculpteur, les œuvres de jeunes créateurs d’aujourd’hui font écho à celles d’artistes de naguère. Ici d’astucieuses portes de placard modulables, dont l’assemblage évoque les puzzles en mousse pour enfant ; là un dressing se dissimule derrière une somptueuse vague de bois ; ailleurs, c’est une bibliothèque aux pentes et angles audacieux. Si les signatures ont changé depuis Bloc et les années cinquante, l’esprit demeure.

La brique et le pixel

On ressort, parce que le meilleur est à venir, dehors. Nous voici au milieu des années soixante. Quinze ans ont passé depuis qu’André Bloc a construit sa maison. L’ingénieur fait architecte devenu artiste a bientôt soixante-dix ans et va – on hésite sur le mot – : construire ? sculpter ? dans le jardin de sa propriété deux volumes énigmatiques qui passeront à la postérité sous l’appellation hybride de « sculptures habitacles ». Les frontières, si tant est qu’elles soient nécessaires, entre architecture et sculpture sont chez lui essentiellement poreuses. « Nous croyons à l’Unité de la création, qu’il s’agisse d’urbanisme, d’architecture, d’équipement intérieur ou d’art pur », écrivait-il dans le premier éditorial de la revue Aujourd’hui. Ce que synthétise plaisamment l’artiste américain Gordon Matta-Clark : « La différence entre l’architecture et la sculpture consiste dans la présence ou non de plomberie. »

Dans le jardin de Meudon, les deux habitacles sont comme des blocs d’espace – on excusera le clin d’œil. Composés de briques, blanches pour l’un, rouges pour l’autre, ils sont à la fois construits et creusés. « La brique, s’amuse Natalie Seroussi, c’est un peu le pixel d’André Bloc ! » Et la liberté de forme qu’il atteint à partir de ce cube de rien du tout est sidérante. L’un est ramassé comme un œuf, l’autre tendu comme une flèche. On peut habiter l’un et gravir l’autre. On traverse avec eux le paysage des civilisations : le blanc nous enclot dans une sorte de caverne paléolithique, une crypte vaguement sacrée, tandis qu’on aborde avec le rouge la tour de Babel, un labyrinthe du Minotaure dressé vers le ciel. On ne cesse d’être assailli par les références et les filiations architecturales : Gaudi et ses excroissances organiques, mais en moins déliquescent ; Gehry et les volumes disloqués du Guggenheim de Bilbao, mais en version intime ; la Tour aux figures de Dubuffet, mais sans les figures et comme rongée de l’intérieur. Pas une ligne droite, pas de perspective franche, rien de définitif – ici tout est courbures, désirs d’envol et retour vers soi : les sculptures habitacles seraient-elles également métaphores de l’existence ?

Didier Lamare

En savoir plus

La maison Bloc est une propriété privée. Calendrier des expositions temporaires : www.natalieseroussi.com/meudon(réservation indispensable par mail : meudon@natalieseroussi.com).

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